Le matin nous partons pour la gare routière à l’autre bout du nord de la ville, il nous faut vérifier que nous pouvons bien partir de là-bas pour aller à Bichkek, voire réserver des billets pour le 22. Nous traversons donc une partie de la ville avec le métro que nous n’avons jamais pris, et dont notre guide nous avait dit qu’il était « très beau ». Personnellement, je ne lui ai rien trouvé d’extraordinaire, d’autant qu’il n’y a qu’une seule ligne, ce qui est peu pour une ville de cette envergure. Mais à défaut d’être merveilleux, il nous permet de nous économiser plus d’une heure de marche, nous préférons garder de la ressource pour la suite de la journée. Nous essayons ainsi d’être efficaces, sans pour autant nous couper de la balade par le parc, le long du lac de Sairan à l’ouest de la ville.
Abéona n’est pas très forte à cache cache.
La balade est chouette, il fait beau, les canards sont pimpants et la gare est un bâtiment très soviétique, vraiment impressionnant. Au guichet, concernant Bichkek, une dame très didactique nous explique le tout, dans un anglais correct… nous repartons avec deux billets pour le 22, le surlendemain à 10h du matin, absolument réjouis.
En rentrant, nous nous arrêtons pour boire des cafés, en effet la veille j’ai bossé sur le blog et les photos jusqu’à 3 heures du mat’ : autant vous dire qu’au lever j’étais un peu grincheux. Le café m’aidant à redevenir sociable, nous traversons la ville d’ouest en est, de sorte qu’en fin d’après-midi nous sommes à l’église St Nicholas, bleue/verte, belle et à la fois humble, tout comme Zenkhov. Puis nous nous hâtons de rejoindre notre rendez-vous avec Olga. Mais comme nous sommes un peu angoissés et de fait en avance, nous nous trouvons un petit bar à vin qui nous sert une sorte de Vinho verde (mais espagnol) très agréable. Nous buvons notre verre avant de la rejoindre, espérant être ainsi plus détendus et passer un moment agréable.
Tout se passe bien, nous avons le choix entre plusieurs endroits, mais nous optons pour le plus simple, un géorgien qu’elle affectionne. Bref la discussion est plus ouverte c’est vraiment sympa, on en apprend un peu plus sur elle, jusqu’à ce qu’elle me branche sur le sujet de la musique. Elle ne comprend pas pourquoi je n’ai pas fait ce métier et pourquoi je n’ai pas voulu faire d’orchestre, car elle en a une idée très positive et créative. Je lui explique mon point de vue en réponse à ses questions : après des années d’enseignement, je n’avais plus la motivation pour le métier, quant à l’orchestre, les places sont extrêmement difficiles d’accès, l’expérience collective est intéressante mais il n’y a pas de créativité.
Elle commence alors à parler du rôle du chef d’orchestre, elle évoque la prétendue peur qu’inspire un certain chef russe à son orchestre qui selon elle fait des miracles, et sans quoi l’orchestre serait fainéant, etc etc… vous l’avez compris la discussion repart sur des bases malsaines. Je lui explique un peu la vie car pour le coup ce n’est pas son domaine, et Abéona acquiesce dans mon sens du point de vue psychologique. Manager n’est pas humilier, ni devenir un pervers ou un tyran, et dans l’histoire de la musique ça a eu de nombreux effets catastrophiques sur des musiciens. C’est un monde où la souffrance au travail a souvent eu des conséquences dramatiques, bien sûr elle semble l’ignorer.
Mais qu’à cela ne tienne elle est repartie sur une boucle qui repasse par la géopolitique mondiale. Elle m’incite à visiter Moscou, je lui dis que j’aimerais beaucoup, mais lorsque la guerre sera finie. Elle sous-entend que ça ne durera pas longtemps pour que la Russie gagne la guerre, je lui dis que je n’ai pas ce point de vue et qu’à mon sens ni l’Europe, ni les Etats-unis ne lâcheront jamais (même si je m’avance un peu, nos gouvernants étant de plus en plus débiles)… donc je ne crois pas à une résolution rapide. Bref, on finit par en sortir car il est tard, Abéona propose de terminer, et j’accueille cette proposition avec bonheur et soulagement.
Au final c’est vraiment dommage cette obstination complètement décalée vis-à-vis de notre perception du monde et probablement de celle de ses concitoyens. Nous avons eu plaisir à la rencontrer, aurions voulu échanger des choses plus personnelles, dommage que des sujets biaisés aient semé la discorde. Mais c’est la loi des rencontres, des fois ça « matche », des fois non et cela laisse des souvenirs impérissables. C’est un peu ce qu’on attend du voyage finalement.
Bazaar bazaar
Le lendemain, nous nous rendons au Bazaar vert que nous a conseillé Vera et qui se trouve pas loin de notre logement. Lorsque nous entrons nous mesurons l’immensité de la chose, même si c’est finalement moins impressionnant que ce que nous avions vu avant. Il s’agit d’un gigantesque marché couvert où tous les vendeurs de fruits veulent vous faire tout goûter, pas facile de résister. Sur le pourtour, il y a une mezzanine qui permet d’avoir une vue plongeante sur l’ensemble, du pain béni pour faire quelques images. Au centre, 4 piliers autours desquels semblent s’enrouler de petits troquets où l’on peut manger.
En sortant de là, on s’aperçoit qu’il y a un sous sol, et rebelote ! On descend et là plein de trucs dans tous les sens, l’ambiance est un peu plus à la cool, moins tape à l’oeil, on est moins sollicités avec nos gueules de touristes. On achète quelques fruits secs délicieux (longanes séchées, prunes). On finit par sortir non sans avoir aussi acheté de nouveaux petits beignets fris garnis soit de pomme de terre, soit d’une espèce de ciboulette, vraiment délicieux.
Au moment de sortir, Abéona voit un marchand de briquets bleu azur, une réplique du drapeau kazakh, nous en prenons 2, au moment de dire merci, elle le dit en russe… Le type la reprend et dit « non non ça c’est du russe, ici on parle kazakh » : on apprend donc à dire merci en kazakh le dernier jour, c’est un peu un comble ! Mais on sort de là en se disant que cette anodine petite histoire met un peu de plomb dans l’aile à toutes les histoires d’Olga. Ça reste à vérifier globalement, mais ça signifie au moins qu’il y a des kazakhs qui refusent la domination russe (ça semble au passage être la voie diplomatique en cours depuis 2022 de prendre de la distance).
Rassasiés par ce petit déjeuner pris au vol, nous entamons une longue marche vers le musée d’art moderne. Le bâtiment est conséquent et assez beau, il s’y trouve une expo temporaire Bill Viola, et quelques autres pièces monumentales de Richard Serra, Yayoi Kusama, Anselm Kiefer… L’expo n’est pas énorme mais c’est vraiment un excellent moment de pouvoir découvrir ou re-découvrir les oeuvres de Viola dans une expo dédiée. On prend le temps de se poser et de voir certaines vidéos sur toute leur durée, ce que personnellement je fais rarement dans les musées, c’est vraiment bien !
Nous sortons de là à la nuit tombée, et retraversons la ville à pied pour rejoindre notre logement. Le lendemain c’est fini, nous quittons le Kazakhstan pour le Kirghizistan. Nous avons bien aimé Almaty, il y a de grands arbres partout, une vie culturelle… mais aussi un niveau de vie très au dessus de ce qu’on a vu depuis le début. La ville est donc chère, à l’image de nos capitales occidentales. Et puis malheureusement, notre expérience restera marquée par la rencontre d’Olga, j’ai donc une sensation un peu en demi-teinte car nous l’avons un peu vécue dans l’urgence, et si la ville est beaucoup plus agréable au quotidien, elle est beaucoup moins extraordinaire et dépaysante qu’Astana, qui reste une claque visuelle époustouflante. Nous partons donc un peu soulagés et heureux d’aller vers d’autres horizons !
Nous partons le matin dans un train en 3ème classe avec les places du bas, comme d’habitude, un type l’air fermé arrive juste après, il sera notre locataire du dessus, nous n’échangerons pas un mot pendant tout le trajet. A l’autre bout (dans la largeur), il y a un jeune type, qui roupille sérieusement empaqueté comme une momie dans son drap et un autre gars au-dessus lui qui roupille également. Pendant le voyage au bout d’un moment, le jeune gars accueillera des amis, dont l’un qui nous demande d’où nous venons en anglais… nous répondons gentiment, mais ni Abéona ni moi n’avons la force de commencer une discussion par téléphone interposé avec celui qui semble le plus curieux, les dernières nous ont plutôt frustrés. Comme nous n’alimentons pas, cela s’arrête vite. Ils nous expliquent quand même gentiment comment profiter de la connexion Wi-Fi dans le train. Magie ! Ça fonctionne, de fait, je vais passer 8 heures la tête dans le guidon à écrire et retoucher des photos !
Sur la fin du voyage (heureusement que nous avons du réseau pour gérer ça avant notre arrivée), le contact de notre hébergement nous dit qu’il y a un problème avec le logement : en gros sa serrure électronique est bloquée. Merci la technologie… il fallait inventer ce genre d’incident, c’est vrai que ça nous manquait, ça n’existait pas avec les clefs normales😒. Bref il nous propose un autre logement, en dehors de la plateforme, nous ne le connaissons pas, c’est forcément un pari risqué ! Il nous envoie l’adresse, les photos etc etc. de sorte qu’on finisse par dire ok, en espérant, qu’il ne se fout pas de nous.
Nous arrivons de nuit dans une gare toute en vrac avec des palissades, du gravier et des pavés dans tous les sens, le chaos complet, mais nous commençons à avoir l’habitude. Nous suivons la foule pour trouver l’issue sur un parking car la gare, comme à Taraz, est complètement en travaux. Nous évitons donc le club des taxis puis trouvons un Yandex pour filer à notre logement qui se trouve à plus de 30 minutes de voiture au cœur de la ville. Tout de suite ce ne sont plus les mêmes dimensions, le chauffeur suit une artère qui semble traverser la ville de part en part tellement elle est longue. Almaty, pour information c’est donc l’ancienne capitale, 2,2 millions d’habitants. C’est la ville la plus importante du Kazakhstan, on change de dimension et finalement on va s’apercevoir qu’on va y retrouver quelques repères.
Au final, tout se déroule sans encombre avec le logement malgré une serrure électronique rotative à code, quelque peu inquiétante de prime abord. La faim nous pousse à ressortir immédiatement vers une espèce de giga-restau, une sorte de foire à la saucisse et aux brochettes d’abats à deux pas de chez nous. On est plutôt client de ce genre de trucs, mais c’est la première fois qu’on tente. Au final c’est un peu l’usine, c’est médiocre mais on sort repus quand même en regrettant de pas trouver de salades décentes dans ce pays.
Note a posteriori sur la cuisine :
Ce n’est pas tout à fait juste, les salades existent mais ce sont toutes des salades lacto-fermentées, souvent avec un peu de viande quand même. Autant c’est très bon, mais c’est quand même frustrant à la longue quand on trouve aussi peu de cuisine de légumes. Végétariens et vegans, vous ne trouverez votre salut qu’en fréquentant les bazaars et en faisant la cuisine vous même.
Un périple à travers la grande Russie
En rentrant on finalise le rendez-vous du lendemain avec Olga et Milena. Nous avons rendez-vous à 8h avec Olga à 35 minutes de marche au sud de notre logement, elle va nous emmener faire une balade en voiture. Nous lui avions laissée presque carte blanche, car nous ne la connaissons pas et ne voulions pas paraître trop pénibles. Nos interactions numériques nous ont paru étranges, voire un peu sexistes. Nous en avions beaucoup discuté entre nous, mais comme c’est une chance d’être guidé par des locaux, nous ne voulions pas rater l’opportunité. On se dit qu’on verra sur place et puis on sait très bien que par message il peut y avoir beaucoup d’incompréhensions, donc on ne se formalise pas.
Nous retrouvons Olga, qui semble avoir environ le même âge que moi à 5 ans près. Le contact est timide, elle parle bien anglais mais pas très fort, et avec un accent russe. Je m’accroche pour suivre, elle nous emmène dans une voiture impeccable à travers la ville en faisant le guide, en nous parlant de tous les immeubles qu’elle croise, en relatant leur histoire depuis la période soviétique… incroyable ! Ça va vite mais on s’accroche et on essaie de ne pas trop perdre d’informations. Au vol, on récupère Milena qui, elle, ne parle que russe, elle a l’air très gentille, mais Olga fait la traduction dès qu’elle prend la parole donc on ne l’aura jamais en direct.
On comprend rapidement que contrairement au souhait que nous avions formulé initialement, de plutôt rester dans la ville, elles nous emmènent à l’extérieur, à la montagne. Nous allons donc prendre un téléphérique (première fois pour moi) qui va nous faire passer au dessus de la patinoire de Medeo, datant de l’époque soviétique et actuellement complètement en travaux, puis à Shimbulak, une station de ski. Sur le chemin Olga lance des petits pics en disant que le téléphérique n’est plus aussi bien qu’avant, parce qu’avant c’était de l’ingénierie russe robuste ! Maintenant c’est de l’ingénierie française, un peu de la merde quoi ! Sauf qu’en en discutant on s’aperçoit, d’une part qu’à l’époque c’était un télésiège et pas un téléphérique, et qu’en plus aujourd’hui c’est un téléphérique autrichien (ce dont on s’aperçoit par hasard, au détour d’une plaque sur l’installation)… OUF, l’honneur de l’ingénierie française est sauf ;-DD nous rigolons.
Nous montons ainsi jusqu’au col de Talgar à 3200 mètres. Une fois là-haut, nous grimpons une petite côte et immédiatement, nous sentons l’altitude car nous avons plus de mal à respirer. C’est la seconde fois de ma vie que je monte si haut. Le paysage est très chouette, on a la vue sur toute la ville. On est très reconnaissant qu’elles nous aient emmenés, de surcroît si tôt ce qui nous a permis d’éviter le flux touristique, et aussi car nous n’y serions franchement jamais allés sinon. A l’initiative d’Olga, on s’arrête pour prendre des photos toutes les cinq minutes dans toutes les situations, même les plus improbables (Abéona : « épuisant ! »), mais comme ça a l’air d’être une coutume pour elles, on se prête à l’exercice avec bonhomie.
A Shimbulak, nos deux guides insistent pour qu’on se fasse prendre en photo en costume traditionnel avec un « aigle de chasse » (Abéona : « ici je ne sais pas ce qu’il chasse à part les touristes »). Nous avions déjà vu ça à Turkestan. La fauconnerie est une discipline très importante culturellement, on le comprend tout à fait. Par contre nous désapprouvons totalement le traitement de ces pauvres bêtes qui sont là toute la journée pour satisfaire les touristes (pareil pour les chameaux à Turkestan). Donc on dit non, plusieurs fois, quitte à les vexer ! Elles insistent fort, mais on refuse fermement, nous ne voulons pas être complices de ça. Elle ne semblent pas comprendre pourquoi, je ne veux pas rentrer dans des explications forcément complexes, je ne sais pas trop comment m’en dépêtrer. Abéona a alors l’idée géniale de dire qu’on a déjà vu ça à Turkestan, ça leur permet de lâcher plus facilement l’idée, ouf… bravo, bien joué !
Kok Kok Tobeee
Suite à ça nous redescendons et filons sur la colline de Kok Tobe où se trouve la fameuse tour de la télévision, et aussi un petit parc d’attraction comme souvent. Sur le chemin, Olga heurte un trottoir avec sa voiture et est toute choquée de nous avoir fait vivre ça, elle a l’impression de nous avoir mis en danger. Je la rassure en lui disant que ça arrive à tout le monde et que nous sommes plutôt embêtés pour elle, d’autant que tout s’est passé doucement et qu’elle a juste abîmé les jantes. Mais elle est néanmoins touchée de cette situation. C’est vraiment gentil de s’inquiéter pour nous, j’insiste pour la rassurer du mieux possible.
De là-haut, nous avons aussi une super vue sur la ville (et son smog). La grimpette est pour elle l’occasion d’embrayer sur une discussion politique un peu essoufflée, sur le sujet de la guerre en Ukraine et des émeutes étudiantes en France \o/. Le premier sujet est très glissant, il va falloir manœuvrer doucement, comme c’est une amie d’ami, je ne souhaite pas faire d’esclandre, mais je comprends qu’on est dans un traquenard : notre guide s’avérant excessivement pro-russe ! Je lui explique quand même que c’est normal pour l’Ukraine de se défendre d’une invasion russe, elle ne semble pas comprendre… car pour elle l’Ukraine est russe, voire soviétique.
Elle aborde alors le sujet des révoltes étudiantes en France en disant qu’elles sont orchestrées par le tandem anglo-américain, et que Milena a vu une vidéo à ce sujet… Je ne désespère pas et tente de lui expliquer :
que ce mouvement trouve sa légitimité dans les années de politiques délétères concernant l’éducation, la santé, la recherche et la culture,
que Poutine (et ou Trump d’ailleurs) n’est pas exempt de tentatives de manipulations avec certains mouvements politiques français, comme le RN, la plupart du temps en vue d’élections.
Tout est nié en bloc, elle crois dur comme fer à l’influence étrangère. Je n’aurais pas le temps de lui expliquer que les dégradations lors des manifestations, sont comme souvent l’œuvre du pouvoir en place pour décrédibiliser le mouvement. Je finis par m’échapper diplomatiquement du sujet au gré des événements de la marche, car je sature déjà. Abéona a pour l’instant fourbement esquivé le conflit. Mais ce n’est que le début.
Où l’on découvre la propagande par la peinture
Ensuite nous allons visiter le Musée d’État des arts Abilkhan Kasteyev, une partie de l’expo est financée par Rosatom (qui travaille activement à la dépendance des états post-soviétiques nucléarisés aux technologies russes). Elle présente notamment des œuvres ouvertement propagandistes de l’époque soviétique dont Olga nous explique à quel point elles expliquent les valeurs de la Russie et du Kazakhstan, etc.
Globalement dans le musée sont présentées essentiellement des œuvres kazakhs et russes, qui exaltent la grandeur du « rustique peuple kazakh » et les bienfaits du « colon russe civilisé ». Dans le musée il est interdit de prendre des photos avec un appareil, seuls les téléphones sont permis, donc excusez-moi d’avance pour la qualité des exemples, j’ai préféré ne pas créer d’embrouilles vu que c’était très surveillé. Mais ça se devait quand même d’être un peu illustré.
Boris Koustediev, Bolcheviks, 1920.Abylkhan Kasteyev, La fête au Kolkhoze / Le mariage au Kolkhoze, 1937.Abylkhan Kasteyev, Turksib, 1969.Igor Grabar, Autoportrait avec palette, 1934.
L’opium du peuple
Nous filons ensuite à la Cathédrale Zenkhov. Olga nous précise que Milena est très croyante… mais juste avant de rentrer, Olga nous rappelle que Marx disait que la religion était « l’opium du peuple » et qu’elle ne voyait pas comment il pouvait en être autrement. Même si nous sommes athées, nous ne pouvons pas nous empêcher de ne pas trouver ça très respectueux des croyances de son amie… Milena, ignorant cette remarque (elle comprend seulement un peu l’anglais) va nous entraîner dans la Cathédrale et nous présenter gentiment une à une toutes les icônes de ses saints favoris avec enthousiasme. Je trouve ça très instructif : je ne savais pas, par exemple, que certaines icônes pouvaient être des personnages récents, c’est notamment le cas d’un médecin persécuté par Staline. Bref, en plus d’être instructif son enthousiasme est vraiment sincère et la cathédrale est belle. Elle se trouve au bout d’une allée à la gloire d’un héro de l’union soviétique, Panfilov, un truc monumental à voir aussi.
Nous finissons cette journée dans un restaurant cher, et sans intérêt, car celui auquel nous devions aller était fermé. Olga en est très contrariée et s’en excuse, nous lui expliquons que pour nous le plus important est de passer un moment ensemble, pour mieux se rencontrer. Je vous passe les détails des discussions du repas qui ont plutôt aggravé les choses dites pendant la journée.
Pour faire une petite synthèse de cette journée et des problèmes que nous avons rencontrés :
un certain racisme de notre guide (envers les juifs, les trans, les prétendus terroristes barbus),
un manque total de recul, et une féroce nostalgie (assumée) de la période soviétique, y compris Stalinienne,
une position sans discernement au sujet de Poutine et de l’Ukraine,
il était dommage que nous ne puissions communiquer directement avec Milena, car un autre point de vue, russe pour le coup, sur tout cela aurait été intéressant.
Finalement, c’est le manque de recul qui nous a choqué surtout venant de quelqu’un appartement à la nomenklatura du pays (Olga a un poste non-politique, mais important), et ce vis-à-vis de la Russie, mais aussi de dirigeants kazakhs comme Nazarbaïev et Tokaïev. En opposant, selon ses propos, l' »économiste » Nazarbaïev au « diplomate » Tokaïev, l’un fort, l’autre faible finalement, c’est toujours le même propos : c’était mieux avec Nazarbaïev, qu’avec Tokaïev, avec l’URSS, qu’aujourd’hui ! Le culte de la personnalité de Nazarbaïev a également été dénié, sur fond de plaisanterie : « ah ah ce n’est pas possible que vous ayez vu partout des monuments à son sujet, il n’est pas mort…« .
Le soir lorsque nous nous retrouvons tous les deux avec Abéona, nous débriefons tout cela, et en avons bien besoin car c’était une journée intense. Nous sommes en fait assez choqués et éprouvés par ces discussions auxquelles nous ne nous attendions pas. Mais nous ne regrettons pas notre choix : c’était aussi enrichissant, qu’éprouvant. Et puis, comme rien ne nous force à nous fréquenter dans la vie courante – sans quoi ça serait sans doute très difficile de concilier nos avis opposés – tout va bien. Ponctuellement, nous avons donc apprécié la rencontre incongrue, le personnage incroyable et cultivé (malgré ses avis biaisés), la belle visite et l’hospitalité qu’elle nous a témoigné.
Un lendemain de récupération nécessaire
Alors le lendemain, nous décidons d’une journée plus tranquille et nous déclinons diplomatiquement une nouvelle proposition de sortie d’Olga qui se soucie très gentiment de nous faire découvrir la ville. Nous lui proposons de nous retrouver seulement le lendemain soir, pour un dernier repas ensemble afin de clore notre rencontre plus tranquillement, en espérant éviter un peu mieux les sujets sensibles et aborder des questions plus personnelles sur la vie des uns et des autres.
Lors de notre marche en direction du sud, où nous essayons sans toujours de succès de revoir certains immeubles particulièrement notables qu’Olga nous avait évoqués sur notre chemin en voiture, nous cherchons un café pour nous poser et tombons sur Vera ! Une voyageuse Belge que nous avions croisés à la gare de Turkestan. Nous passons un petit moment très agréable à boire des cafés au soleil de fin d’après-midi, à discuter de nos expériences. Vera doit avoir une cinquantaine d’années, elle est infirmière de métier, voyage seule, et elle est passée par le Turkménistan, avant d’arriver au Kazakhstan. Son expérience semblait assez intense, c’était très chouette de la rencontrer de nouveau complètement par hasard dans une ville de 2 millions d’habitants, un de ces moments, qui comme seuls les voyages peuvent le faire, feraient un instant croire à la destinée.
Alors que nous prenons congés de Vera, qui va repartir pour l’Europe le soir même, je suis un peu encombré entre l’appareil photo et mes sacs, le sol se dérobe sous mon pied droit. Je me rattrape comme je peux, mais je chute en maintenant mon appareil photo en l’air, bref j’évite que l’appareil tape le sol, mais c’est mon genoux gauche qui encaisse. Heureusement que je ne me suis pas coincé le tibia dans la grille d’évacuation d’eau, sans quoi j’aurais vraiment pu me casser la jambe. Bref je n’ai que des égratignures mais une seconde d’inattention peut coûter cher, car ici les plaques d’égouts branlantes et les grilles manquantes sont légions.
Nous avons marché jusqu’à la place de l’indépendance, en faisant le tour au soleil couchant et passant par le parc jouxtant la résidence présidentielle. Après quoi nous sommes rentrés tranquillement après une bonne petite marche de 16 km tout de même.
Après avoir failli dire « nique » à Taraz pour rejoindre plus rapidement Almaty, nous y sommes finalement arrivés et avons rejoint notre logement à pied, en mode économie, une petite heure de marche dans la douceur de la fin d’après-midi. Ici, il n’y a pas toujours de trottoirs et les véhicules roulent vite, il faut donc prendre soin de ne pas empiéter sur la route. Parfois des arbres un peu sauvages débordent et obligent à s’y déporter, c’est là qu’il faut être particulièrement prudent.
Taraz est une ville d’environ 400 000 habitants, avec de grandes rues larges. Il y a un peu d’air, ça me semble plus agréable que Turkestan, pas dur, me direz-vous vu que là-bas, l’air est empuanti en permanence, de jour comme de nuit, par des feux d’ordures ou de je ne sais quoi, et mieux que Shimkent car c’est plus petit, il y a donc un peu moins de circulation.
Nous retrouvons notre hôte, à l’arrière d’un immeuble, un grand type vêtu sportivement et très accueillant. L’appartement est grand, un peu destroy comme d’habitude, tout est un peu branlant, les prises ne tiennent pas banchées… et la cuisine est verte flashy, c’est ce qui m’avait attiré ! Dans l’ensemble c’est parfait, nous sortons immédiatement acheter de la lessive car il nous faut lancer plusieurs machines, notre stock de linge propre n’étant plus très conséquent.
Pour que vous vous rendiez compte car nous ne l’avons pas encore évoqué, nous sommes partis avec chacun une dizaine de jours de vêtements au maximum (du chaud et du froid). Personnellement, j’ai pris de vieilles chemises que j’espère bien finir pendant le voyage, 3 polaires et un coupe vent. Cela nous fait des sacs chargés pour moi de 20 kg (dont 10 de matériel photo et électronique) et pour Abéona de 15kg. On est quand même partis avec du confort, mais pas de quoi se flinguer le dos non plus. Ce qui nous permet de marcher une demi journée avec sans encombre, nos gros sacs contenant de plus petits sacs que nous utilisons dès nos logements rejoints.
Nous lançons donc nos lessives, bossons un peu, croquons quelques Qurts et cornichons en guise d’apéro avant de sortir manger. A propos, je crois que j’ai fait sombrer Abéona dans ma folie, elle s’est motivée pour écrire toutes nos aventures à Shimkent ! Je m’en suis d’abord un peu voulu : j’ai eu peur que ça soit parce qu’elle en avait marre de me voir bosser et voulait me soulager. En cours de route, je suis un peu rassuré car j’ai l’impression que ça commence à lui plaire… Maintenant, il va juste falloir trouver un équilibre, que je parvienne à décrocher de temps en temps, car j’ai parfois du mal à m’arrêter quand je suis lancé dans un truc.
Note à destination des geeks, libristes, adminsys et autres régisseurs.
J’évoque rapidement mes galères de VPN, qui ont été très pénibles à Taraz. Sachez que le protocole Wireguard ne passe pas correctement, il a tendance à être bloqué, Openvpn est beaucoup plus fiable. Or laisser le choix du protocole VPN en mode auto ne fonctionnait pas pour moi (chez Cyberghost), je voulais régler ça avant de continuer à avancer. La sécurité des données personnelles étant de plus en plus importante partout, elle permet même en France d’avoir accès à toute l’information et pas à la seule partie filtrée à laquelle on veut bien vous laisser accéder. Cela permet aussi de garder un précieux anonymat, de plus en plus compromis. Bref, vu que je ne suis pas admin système, j’y ai passé trop de temps à force d’essais/erreurs, pour trouver d’où venait le problème, mais ça devrait être terminé. Comme quoi, malgré le fait que, déformation professionnelle, j’avais tout testé soigneusement plusieurs mois avant de partir, il y a toujours des imprévus.
Que dire de la ville en soit, c’est une ville agréable, plus calme que Shymkent, plus respirable, dans laquelle il serait sans doute bon de s’arrêter quelques jours pour se reposer. Elle est censée être un monument d’histoire. C’est ici que dixit wikipédia, lors d’une bataille historique entre Arabes et Chinois, les premiers auraient récupéré les secrets de la pâte à papier. Excitant me direz vous, certes, sauf qu’ici comme partout ailleurs depuis notre arrivée dans le pays, tout ce qui est historique est systématiquement du fake, reconstruit, remanié… A l’image d’Astana, cette capitale décrétée du jour au lendemain (conçue par l’architecte Kishō Kurokawa) mais qui a pour elle une certaine magnificence. Il n’y a ici guère que quelques ruines archéologiques (comme à Turkestan où le site semble en chantier depuis des années sans explication) qui subsistent péniblement. Ou parfois un monument religieux, mais la plupart du temps à Turkestan comme à Taraz, on a construit un quartier de toutes pièces ou une citadelle en carton-pâte pour les touristes, pour exalter la gloire culturelle du pays qui, soyons honnête, est soit un fantasme, soit a disparu depuis longtemps…
En soit ce n’est peut-être pas si grave, nous autres occidentaux avons une frénésie de fixer tout dans le marbre, alors qu’après tout rien n’est réellement éternel et que c’est sans aucun doute aussi un peu artificiel. Mais le problème c’est que ça laisse la place à toutes les manipulations. Ici le problème se nomme Nazarbaïev, l’ancien président (pour ne nommer que lui), il a manifestement fait en sorte de tout remodeler, tout s’approprier : on ne compte plus le nombre de monuments à son initiative pour exalter la nation kazakh, sa culture… Et bien sûr, chacune de ses initiatives est toujours glorifiée : car c’est lui le grand constructeur de la nation Kazakh !
Une stèle à la gloire de la nation Kazakh, avec au centre N. Nazarbaïev ancien président au premier plan, et représenté d’une taille plus grande que le petit peuple derrière lui qui l’acclame.Traduction (automatique) de la stèle
« Ceux qui se sont installés au Kazakhstan et en ont fait leur seconde patrie sont reconnaissants de la douceur et de la sainteté de l’esprit du peuple Kazakh. Durant les années qui ont suivi l’indépendance de notre pays, le dirigeant de la nation, N.A. Nazarbaïev, a accordé une attention particulière à l’unité, à l’amitié, et à l’égalité des droits entre les citoyens. Preuve manifeste de cet engagement, l’assemblée du peuple kazakh a été créée en 1995 dans notre pays, une première parmi les pays de la CEI, et le 1er mai de cette année-là a été proclamé journée de l’unité du peuple Kazakh. » Pour éclairer ces informations sur les institutions du Kazakshstan, Nazarbaïev lui même et la CEI je vous incite à visiter les pages Wikipédia pour vous faire une première idée sur le sujet.
A l’arrière plan derrière les écolières on distingue la stèle. Au fond c’est le « grand bazaar ».L’endroit : une fresque un peu risible ou l’on exalte à la fois l’œuvre du président avec toutes ses réalisations pour la plupart visible à Astana, et d’autre part le peuple Kazakh en costume traditionnel.L’envers de l’endroit : il s’agit juste d’un décor…
En réalité c’est assez fatiguant, et la vraie histoire Kazakh, elle, disparaît derrière tout cela, car les lieux ont disparu, ont été détruits, ont été déplacés, bref… c’est un véritable gâchis. A Taraz, des bâtiments flambants neufs, certes très beaux ont été construits, ici un clocher, là une mosquée, ici des bains, là un musée… mais presque rien ne date d’avant le 20ème siècle. C’est un peu comme ces parcs d’attractions qu’on trouve ici dans tous les parcs des villes, Taraz ne fait d’ailleurs pas exception. On a prévu que les touristes viennent se divertir… mais des touristes il y en a peu et ce n’est certainement pas ça qui les attirera, pas davantage que les centres commerciaux géants dont le pays semble friand.
Nous sommes restés un soir et une journée à Taraz. Le lendemain de notre arrivée, nous avons fait une ballade qui nous aura emmenés à travers le quartier « touristique » jusqu’au « Grand Bazaar » un immense hangar désert sur plusieurs étages avec de nombreux stands de vêtements, assez peu de nourriture, contrairement à celui de Shimkent beaucoup plus fourni en la matière. Mais les lieux semblent aussi beaucoup plus officiels, c’est tellement calme qu’on se demande vraiment s’ils arrivent à vendre quoi que ce soit, et pourtant il y a profusion. A l’extérieur, l’endroit est cerné par des petits stands de fruits et légumes plus roots, au loin on distingue les montagnes. Après cette excursion, le soir, nous nous replions dans un café, le Sabayon, un endroit très agréable calme et feutré de nombreux tapis, où nous buvons un excellent thé au gingembre et où nous mangerons aussi un morceau.
Je suis donc un peu déçu par Taraz, car cette mythification de l’histoire m’avait un peu mis l’eau à la bouche, mais j’ai beaucoup d’espoir lorsque nous montons dans le train pour Almaty le matin vers 9h, sur le chemin les contreforts du Tian shan annoncent notre voyage futur au Kirghizistan. A la gare, on l’annonce d’ailleurs encore Alma-Ata : l’ancien nom soviétique… Almaty semble être la capitale culturelle du pays, et je compte sur Olga, une amie d’ami que j’ai contactée et qui vit sur place, pour nous livrer des clefs quant à cette cité et sur le Kazakhstan en général. Ce soir après 8 heures de train, nous y serons et dès 8 heures demain matin, nous la retrouvons et passerons la journée ensemble. Je suis donc tout excité à l’idée d’avoir enfin des réponses à toutes mes questions.
Aujourd’hui c’est Caravansérail, normalement c’est un peu l’étape des caravanes à travers le désert, le ravitaillement, le lieu d’échange, de business… ce qui s’annonce ici c’est plutôt le dernier point et seulement celui là. Manifestement un quartier a été construit de toutes pièces avec des hôtels flambants neufs et déserts. Lorsque nous y entrons, un homme avec un talkie, un badge de sécurité, un costume et un air patibulaire vient nous voir. Il nous parle, évidemment nous ne comprenons rien, nous lui répondons en anglais en lui disant que nous sommes français, lorsqu’il semble comprendre que c’est la vérité, il se détend et nous dit « Venise » en désignant une direction et nous laisse là… comme si c’était une blague.
Passées les quelques secondes de stress que cette interaction nous a générée, dans la direction indiquée nous passons sous des arcades, de la musique résonne, nous découvrons d’étranges « cailloux chantants » comme Abéona les désigne avec poésie : en fait une vulgaire enceinte planquée dans un faux caillou… nous entrons dans le domaine du spectacle 😉, quelle belle façon d’enjoliver le réel !
Nous débouchons sur une grande place avec un lac artificiel et une fausse épave au milieu, des petites barques ou pédalos à la location pour naviguer sur des canaux artificiels, le tout cerné par des commerces destinés aux touristes, et un « coffee boom » dont nous profitons pour faire halte car le café se fait rare. Étrange quartier en vérité, un peu en carton, et derrière le décor il n’y a juste… rien. Sur des hectares, du vide, un espoir de tourisme qui semble déjà déçu, un peu comme cet immense no-man’s-land autour du mausolée, l’idée d’un visionnaire que le réel aurait soudainement arrêté, un rêve entravé par la réalité… il y a une grande tristesse là dedans…
Nous nous en éloignons rapidement fuyant cet idéal échoué, en passant devant une espèce de gros œuf d’or… Abéona me signale que ce doit être en rapport à la légende locale similaire à celle de la tour Bayterek à Astana, de l’aigle à l’œuf d’or… bien vu ! Ici il s’agit d’une espèce de cinéma immersif, genre de futuroscope local ou de manège… selon comment on le perçoit.
Plus loin en direction d’un parc, nous arrivons à la mosquée Khoja Ahmad Yassawi, dont la zone de prière est entièrement vitrée, de sorte que cette partie, qui semble assez privée en général, est ici entièrement visible depuis l’extérieur, étonnant… étonnant aussi à quel point les pigeons et autres volatiles ont élu domicile sur le bâtiment, à tel point qu’il vaut mieux ne pas s’en approcher 😂!
Plus loin dans le parc se trouve une zone en hommage au premier président, une espèce de tertre avec un point de vue sympathique, où figurent des sculptures exaltant certains mythes fondateurs du Kazakhstan. Une bonne odeur de propagande en émane sous un soleil radieux.
Nous décidons de contourner le parc par l’ouest afin de revenir tranquillement, et nous croisons un parc pour enfant à côté duquel une musique électro est diffusée, manifestement par un agent de sécurité qui nous regarde passer pendant que des enfants se balancent au bout d’un tourniquet en riant. Alors que nous nous acheminons vers la sortie, au bout d’un kilomètre environ, un vélo nous rattrape. Le même agent, en descend, jovial, et vient à notre rencontre, nous nous arrêtons un peu interloqués, en s’apercevant quelques instants plus tard qu’il souhaite prendre une photo avec nous ! Le visage illuminé par un grand sourire, une fois son forfait accompli il disparaît comme il était venu, on a vraiment l’impression d’être des curiosités, mais quand ça génère autant de bonne humeur c’est vraiment un bonheur !
Le soir nous retournons manger au même endroit que la veille et nous testons un samsa spécial, en fait une soupe avec de la viande d’agneau couverte par une pâte, un guyru lagman (pâtes longues maison avec du poivron et un bouillon épicé), et une salade Kazakhe (brunoise de concombres, oignons, blancs d’oeuf dur, mayonnaise à l’ail un peu sucrée, cebette, brunoise de boeuf, petits croûtons), avec du thé, nous sommes ravis ! Franchement cet endroit est providentiel, ça nous a permis de goûter à plusieurs plats traditionnels avec un super rapport qualité/prix. Et quel autre plaisir plus important que la bouffe ? C’est vraiment une des découvertes fondamentales pour nous, alors nous en profitons à fond !
C’est le départ, à 7h du matin pour la gare, le train est à 9h30, nous aurons 26 heures de transport. Autant dire que ça pique ! Il fait ce qu’on appelle à la française un « temps de chiotte » la gare est loin et il pleut, on part donc en taxi. On se pose comme la dernière fois dans la salle d’attente avec cette fois un tableau d’affichage moderne juste devant nous, on ne risque pas de rater le départ… Évidemment le train a plus de 30 minutes de retard, mais ce n’est pas grave rien ne nous presse, on a juste tendance à s’endormir dans les fauteuils.
Nous montons dans le dernier wagon, mais nous avons pris la seconde classe (la dernière fois nous étions en 3ème), car on avait quand même envie de dormir un peu, et de ne pas arriver complètement fracassés, le transport nous coûte 40 euros. Nous avons un compartiment partagé, deux couchettes au dessus de nous et nous sommes en bas avec table et sièges convertibles. Les premiers instants sont sereins, personne. On entend des cris d’enfants dans le wagon, et à ce moment là je dis à Abéona, que le pire finalement ça serait qu’on ait une famille avec enfants. Quelques minutes plus tard on toque à la porte, une famille avec deux enfants se présente…😱OMG je devrais peut-être arrêter les prophéties aussi dangereuses ! 26 heures avec une famille dont deux enfants, ça va être rock’n roll, mais c’est aussi pour ça qu’on voyage, pour sortir de notre « zone de confort »…😉
Les enfants ont 6 et 8 ans, ils sont calmes et hyper bien éduqués, leurs parents semblent jeunes, mais ils veillent. Les premiers temps sont très formels, pas trop de sourires, à un moment la mère me demande si je peux switcher de couchage avec son fils car il a peur d’être en haut… je me sens trop mal de refuser ! Mais j’ai vraiment besoin de ce coin de table pour bosser et écrire, d’autant plus vu la durée du voyage, j’hésite et je lui propose le plus diplomatiquement possible, de laisser la place pour qu’il puisse dormir sur la banquette à côté de moi, au moins jusqu’à la nuit. Elle abandonne sa requête, et finalement le gamin n’a pas l’air de mal le vivre, il nous taquine même de temps en temps, du haut de son perchoir. Passés les premiers instants de stress, il s’est détendu, ça me rassure un peu.
Ici on voit un cimetière, on distingue des pierres tombales proches de petites constructions en bois, terre ou brique, dont la fonction est je suppose d’honorer les morts.
Au bout de plusieurs heures, elle engage la discussion, nous parlons un peu via traduction automatique, elle et son maris ont 25 et 26 ans, ils se sont rencontrés à 17 ans. La discussion n’est pas toujours super fluide tellement nos vies sont éloignées mais il y a une vraie volonté d’échange. Elle est vendeuse dans une institution d’état, et lui géologue ils partent pour Chimkent, c’est leur premier voyage ils sont en vacances et partent pour deux jours, puis deux jours à Turkestan avant de rentrer à Karaganda ! 58 heures de voyage en tout en huit jours de vacances, waow ils n’ont peur de rien !
Dans un compartiment à côté il y a le beau frère, qui voyage avec eux, qui est enseignant et beaucoup plus jovial. A chaque pause ils sortent pour fumer des clopes et acheter des trucs à manger, ils nous demandent l’accès à la table pour le repas, on squatte le couloir en les laissant tranquilles pendant ce temps.
Le voyage s’écoule avec beaucoup d’écriture pour ma part : écrire toutes nos aventures et retoucher les photos me prend un temps fou ! Et j’ai l’impression d’être tout le temps à la bourre mais c’est le challenge que je me suis fixé et c’est vraiment une expérience intéressante. J’ai l’impression de faire un truc important, en somme, c’est que ça doit au moins être important pour moi. Et ce, même si seuls quelques un.e.s liront et réagiront. Et puis ça me remémore des souvenirs passés d’amis qui avaient traversés le monde en faisant cette expérience… et cela m’avait beaucoup plus. J’ai toujours aimé les histoires de voyages, c’est une expérience intérieure autant qu’extérieure. De son côté Abéona commence à s’intéresser à la carte et m’aide à la mettre en forme car je n’arrive pas à tout faire, elle a même entrepris d’écrire un texte !
J’écris tellement que notre voisine me demande si je rédige un bouquin alors je lui explique, elle me demandera ensuite si je suis sur Tik-Tok, et combien j’ai d’abonnés, je lui ai dit que je m’en fichais et que je n’en savais rien 😂 marrant cette jauge obligée de nos jours.
Lui est très discret, il n’intervient jamais directement. Le beau frère par contre est plus loquace et la traduction automatique transforme parfois notre discussion en des aberrations comico-poétiques du genre « qui écrivons-nous, photographions et regardons le chemin ? », « vous avez un beau sourire et mangez comme un majestueux ». On parle de son métier et de ses hobbys : il est enseignant et pratique la pêche et la chasse comme un hobby, il nous montre des vidéos qui scandaliseraient les anti-spécistes évidemment mais aussi pas mal de viandards. On n’est pas trop choqués, mais Abéona est quand même surprise, il faut dire qu’on ne s’attendait pas à ce qu’il nous montre la traque du blaireau en vidéo, et ce n’est pas très tendre il faut bien le dire.
Lors d’un arrêt ils sortent et reviennent les bras chargés de provisions et me disent « tu bois des bières » ? Abéona vient de se coucher, mais l’occasion est belle de continuer à socialiser, je la réveille pour lui proposer et c’est parti. Il pose sur la table des bières, du poisson séché et des Qurts des petits fromages pressés à la main (les traces des doigts sont dessus), on sort des trucs aussi. Et on partage l’apéro ensemble à minuit passé…
Petit marché nocturne le long des quais.
Nous ne sauront jamais ce qu’est le « russian farel » que nous avons goûté ! Lorsque j’ai demandé ce qu’était le poisson, le beau frère m’a dit dit son nom, il a désigné le poisson et a dit « russian farel » avec un grand sourire j’ai dit ok. Les Qurt sont vraiment bons, c’est salé, fort en goût, mais il nous dit que c’est du lait de vache… étonnant !
Dans la discussion on parle de ma barbe, parce qu’il me montre une photo de lui où il l’a aussi. Je lui demande pourquoi il l’a coupée et il me répond que c’est interdit dans son métier… allons bon, les enseignants n’ont pas le droit d’avoir de barbe ! Je lui demande pourquoi, il m’explique que c’est une question de terrorisme… et oui, la propagande anti-terroriste ne touche pas seulement l’Europe, les Etats-unis, la Russie… mais aussi le Kazakhstan. Avoir une barbe rend terroriste, c’est bien connu… Du coup ça m’a questionné sur le fait de garder la mienne pour voyager, mais j’ai décidé de la garder pour l’instant quitte à passer pour un dangereux individu.
Bref au bout d’un moment ils nous demandent si on ne veut pas se reposer car eux « ils ne s’en soucient pas »… on saisit l’occasion pour breaker et essayer de dormir un peu car il est déjà tard dans la nuit.
Je me réveille à 7h en étouffant à moitié car le chauffage est fort dans les wagons, et la température est bien montée sur le chemin, j’entrouvre la porte pour respirer, tout le monde dort encore… il a l’air de faire beau dehors. J’essaie de me rendormir, mais nos voisins se réveillent à toute vitesse et brassent leur valise etc, apparemment ils descendent un peu plus tôt que prévu, le train a dû rouler plus vite. J’ai à peine le temps de dire au revoir à Mehrad le mari, le beau frère me fait un petit signe de la main, elle file comme le vent. Ainsi s’achève notre rencontre, je me recouche… et profite encore d’une heure de sommeil…
Lorsque nous arrivons à Turkestan c’est la claque climatique, nous descendons sur le quai, il fait 22 degré et un grand soleil, finies les polaires elles ont regagné les sacs. Le contraste est dur, pour le transport ce sera taxi pour aller à notre guest-house à l’autre bout de la ville près du Mausolée de Khoja Ahmed Yasavi. Le taxi arrive dans une mercedes défoncée, il nous fait signe que ce n’est pas possible de mettre nos sacs dans le coffre, on embarque donc à l’arrière avec tout notre barda et traversons la ville.
La guest-house est roots mais encore une fois il y a tout ce qu’il faut, pour 11 euros la nuit par tête c’est carrément correct. La fille qui nous accueille est toute paniquée, parce qu’elle n’avait pas les bonnes infos, on gère de poser nos sacs et on part se balader. L’atmosphère était étrange, son enfant, un tout petit gosse de 2 ou 3 ans traîne partout avec un téléphone hurlant et ne décroche pas les yeux de l’écran… tellement triste ! Cette scène j’ai l’impression de l’avoir vue tellement de fois au Kazakhstan, des gamins qui sur leur chemin de retour à la maison (les gamins vont librement partout semble t-il) ne dé-scotchent pas les yeux de leur vidéo… C’est vraiment très fréquent. Mais je vous laisse aller à la rubrique tribune de ce blog pour avoir plus de débats sur la question des réseaux et des enfants… bref ici ça me semble une calamité tellement personne n’a l’air de gèrer.
On se met en quête d’un café, impossible de trouver ! On finira dans un restaurant, qui sert du café (enfin une sorte d’americano) et du thé… On a changé d’ambiance, à Astana et Karaganda les cafés étaient légions avec même de grosses chaînes dans le genre de Starbucks qui se nomment Coffee boom. Mais beaucoup d’endroits faisaient de très bons expressos. Ici, c’est brutalement l’orient et la culture du thé, j’ai l’impression d’avoir changé de pays. Qu’à cela ne tienne je vais boire du thé, j’aime beaucoup, j’ai d’ailleurs hâte de retrouver la Chine pour cela.
La ville semble ne pas avoir de centre, c’est très déconcertant, aucune terrasse où se poser. Le soir nous rentrons à notre gîte, on deale une bière avec le russe édenté à la voix rauque de basse usée par la vie et le tabac qui le tient. Il possède une tireuse : l’une des rares de la région, ici le monde musulman est plus marqué qu’au nord, pas d’alcool nulle part. On se pose un moment sur la terrasse, la nuit tombe et nous accueillons la fraîcheur avec bonheur… en découvrant amusés le manège du bonhomme. Il a l’air, en plus de la guest-house, d’avoir la main sur un business de voitures électriques qui trimbalent les touristes un peu partout dans la zone touristique, on lui en ramène plusieurs le soir. Beaucoup de monde passe le voir. On se plaît à l’imaginer comme une espèce de parrain local, en tout cas il en a la voix, l’air patibulaire et semble bénéficier d’un important respect.
Le lendemain nous prévoyons d’aller visiter le Mausolée de Khoja Ahmed Yasavi, c’est l’un des lieux sacrés les plus importants du monde musulman, il se situe au milieu d’un grand parc tout neuf et ça a l’air canon vu de loin. On a aussi repéré un petit restau tradi avec terrasse qu’on a bien l’intention de tester !
Les matins de voyages dans l’espace étant souvent plus difficiles, nous choisissons de faire l’impasse sur la visite du Karlag (ancien camp de travail de Karaganda pendant la période soviétique) et de ne pas aller jusqu’à Dolinka pour cela. Le camp est loin : 2 heures de bus et nous avons un peu peur des mises en scène que nous avons vues en ligne, et aussi finalement de ne pas apprendre grand chose sur place, peut être à tort. Il fait plutôt beau et nous avons envie de marcher davantage dans la ville notamment en direction d’une cathédrale dans le sud censée être la plus important d’Asie centrale, construite en mémoire des persécutions des catholiques et de leur déportation au Karlag, mais surtout pour découvrir aussi un peu les quartiers sur le chemin car le temps passe vite et nous avons envie de découvrir mieux la ville. A ce propos désolé mais j’ai oublié d’enregistrer correctement toutes les traces du premier jour et de l’arrivée ici 😥.
La cathédrale est certes imposante, rien de fou, mais c’est plus le voyage jusque là qui était intéressant. Les quartiers d’habitation complètement destroy (aficionados du jeu de rôle et de Nucleus nous sommes dans les tréfonds d’Amenthes avec les illégaux, l’odeur acre du perchlorate partout, la déglingue, le bricolage, les petits arrangements, la récup…, pour les autres désolé pour la private joke) au milieu de carcasses de véhicules désossés, d’odeurs d’ordures brûlées, de chaussées défoncées…, drapeaux gigantesques, stade, nouvelles tours au pieds desquelles trônent des installations de musculation flambant neuves… stations services affichant des prix à 0,60 centimes le litre de sans plomb 95. Au retour nous passons par une espèce de gigantesque supermarché aux allures de bazar… on est déjà plus à Astana, mais pas encore vraiment au Turkestan.
Le soir nous retournons chez notre Russe préféré, nous discutons quelques mots avec un type qui connait un peu Lyon et qui y est venu brièvement travailler pour une société de construction d’engins miniers, dont nous n’avions jamais entendu parler. Et quelques minutes après notre discussion, une femme vient nous voir, le type asiatique, un peu éméchée et nous demandes d’où nous venons dans un anglais pas facile… on discute un peu. Tout cela se finit à sa table, elle est avec son amie et une autre fille qu’elles ont rencontré le même soir. On ose pas amorcer la discussion, mais un coup d’œil sur le net m’indique ensuite que si la législation sur les droits des personnes LGBTQIA+ est plutôt moderne, il reste beaucoup de chemin à faire en matière de tolérance : victimes de ségrégation et de violences, la plupart des personnes concernées semble préférer taire leurs orientations.
La discussion se fait avec les téléphones sans quoi ça aurait été impossible, mais on arrive à communiquer un peu car pour deux d’entre elles, l’anglais est au moins compris, ce qui aide. Elle ont beaucoup de questions sur ce qu’on vient faire là, dans cette « piscine vide » (expression Kazakh traduite automatiquement et littéralement mais que j’ai trouvé imagée), et aussi plein de questions perso. Bref on passe un chouette moment, on se fait offrir un verre de Vodka et on les incite à nous faire signe quand elle viendront en France au mois d’Avril. On s’enfuit lâchement après le premier verre de Vodka échappant au traquenard, car on doit se lever super tôt le lendemain pour prendre le train, mais on espère que nous pourrons remettre ça dans quelques mois.
Comme à notre habitude, nous prenons notre temps et partons dans la matinée pour aller faire un tour et visiter notre quartier d’habitation. Cela confirme ce que nous avions déjà vu, des barres d’immeubles austères et décrépies, des rues avec des nids de poules, des flaques dans des trous de bitume, de la boue… De la rouille, de la taule, de la suie… Partout et toujours depuis Astana, de grand tuyaux semblant être isolés au mieux finissent toujours à nu ici et là et prédominent partout à l’air libre dans les quartiers d’habitation modestes. On ne sait pas ce qu’ils transportent, probablement du fioul (ou du gaz) ? Ils dessinent les contours du paysage urbain, longent les murs, détourent les portails, passent au dessus des rues, transportant leur précieux contenu partout, parfois jaunes, parfois recouverts de tôle galvanisée, parfois emballés dans des tissus pour les protéger du froid.
Des morceaux de tôle aussi fondent le décor, ils servent souvent de toits, de clôtures d’un peu de tout à vrai dire, mais ils ont parfois tellement de trous qu’on se demande comment certaines bicoques tiennent encore debout, elles semblent parfois avoir vécu le pire. Si les gens ne le paraissent pas trop, le dénuement est là, il transpire des habitations vétustes. Tout comme les voitures qui exaltent les contrastes sociaux, ici, les pick-up ou SUV énormes valant une fortune, côtoient la bagnole tombant en ruine du livreur Yandex. Le Kazakhstan est sans doute riche, de ressources, de savoirs faire, simplement, tout le monde ne semble pas en profiter. Cela va sans doute être le défi à relever, est-ce que cela passera par plus d’autonomie vis-à-vis de la Russie, ou au contraire par le fait de maintenir ces liens intriqués entre les deux pays ? L’avenir nous le dira…
En tout cas, aujourd’hui d’apparence extérieure beaucoup de choses sont assurées par la russie ou ses ressortissants, de l’assainissement, au logement, au transport… mais la langue est aussi omniprésente, tout le monde parle indifféremment russe ou kazakh et d’après des personnes rencontrées, les deux langues sont toujours enseignées à l’école (le russe est toujours une langue officielle) ce qui floute encore les contours. L’indépendance date pourtant de 91, mais c’est le dernier pays du bloc soviétique à avoir coupé le cordon. Mon ressenti, c’est que c’est le premier pays de l’ère soviétique que je visite où j’ai la sensation que l’URSS pourrait ne pas être tout à fait morte… mais ce n’est que mon avis, et pour plus de contexte je vous conseille cet article sur la question.
Sur notre chemin, un grand parc battu par les vents témoigne de moments plus chauds dans l’année, où les Kazakhs doivent venir se détendre en famille. A cette saison, en revanche, comme souvent, il y a des attractions désertes, des manèges abandonnés aux intempéries, mais aussi des petites niches flottant comme des radeaux sur le lac pour que les cygnes et autres canards puissent s’y abriter lorsque le froid sera trop rude. Sur un îlot, au milieu de ce même lac, on est surpris par la présence, quelque peu incongrue, d’une sculpture de baleine en fil de fer. Plus loin, des arbres avec des cadenas sont une place réservée pour que les amoureux puissent assouvir leurs fantasmes de possession éternelle.
Nous sortons du parc, nous croisons un chantier où d’énormes pipelines sont en train d’être enterrés et scellés : dans certains quartiers, il semble donc que les conduites, apparentes dans les quartiers modestes, soient pudiquement camouflées. Nous nous installons pour boire un café, car comme souvent dans l’après midi ces temps-ci, le temps a tourné en milieu de journée et le soleil a laissé la place à un ciel chargé et quelques gouttes commençaient à tomber. Lorsque nous ressortons, la pluie s’est installée et c’est donc sous la pluie que nous allons voir le mémorial érigé à Yuri Gagarine.
Le soir nous allons nous encanailler dans un bar tenu par un petit russe rondouillard et jovial : le Tikhii Omut. Il est très prévenant et amical, et propose une carte de cocktails interminable et invraisemblable, tout autant qu’illisible pour nous. Le traducteur automatique attire mon attention sur deux d’entre eux : « Bonjour Gagarine » et « Au revoir Gagarine » les recettes sont mentionnées comme secrètes sur la carte, rien de tel pour m’émoustiller. Bref je conseille le « Au revoir Gagarine », mais attention à la poussée verticale, c’est quand même destiné aux cosmonautes ;-).
Ce matin lever à 6h30 pour nous rendre à la gare Nur Sultan/Astana 1 au nord où nous prendrons un train pour Karaganda au sud. Le vent souffle fort et il fait vraiment froid, armés de nos gros sacs, nous sortons après avoir salué la dame qui tient l’hôtel dans lequel nous avons séjourné. Elle loge dans 3 mètres carrés sur un lit simple posé à côté de la machine à laver et doit gérer une dizaine de chambres seule, du linge au ménage en passant par la réception, une vie que nul n’envie… au travail tous les jours probablement sans jour de repos. Nous n’en saurons pas plus car nous ne parlions pas la même langue et je ne voulais pas être trop intrusif, donc nous nous sommes débrouillés à coup de traducteurs automatiques et de sourires. Passés les premiers moments où elle semblait au bout de sa vie (nous sommes arrivés vers 6 heures du matin et nous l’avions probablement réveillée), elle était très aimable malgré sa vie difficile.
Nous sortons et marchons 5 minutes bien décidés à prendre le bus gratuitement comme à notre arrivée, sauf qu’il fait froid, et qu’après avoir laissé passer 5 ou 6 bus bondés, nous décidons de ne pas lutter davantage et d’appeler un taxi avec l’application Yandex, application russe semblable à Uber. Un taxi arrive au bout de 5 minutes et nous emmène à la gare pour 6 euros. A deux c’est carrément une bonne solution : la gare est à deux bonnes heures de marche dans le froid, alors qu’il faut au taxi seulement une trentaine de minutes pour nous y déposer. Pendant le trajet la neige se met à tomber, on a vraiment bien fait !
Nous sommes une heure et demie en avance sur notre train, mais ça tombe bien car nous apprenons auprès de la guichetière, que notre train est avancé d’une demie-heure. Très gentille, elle nous accompagne jusqu’à un espace de repos, accessible moyennant le passage d’un portique, comme dans les aéroports, sauf qu’on ne vide pas nos sacs. On se demande donc si ça leur sert vraiment à quelque chose ou si c’est une question de principe. Nous nous posons une heure dans une salle pleine de fauteuils de massages dont tout le monde se sert comme de fauteuils… normaux. Là se trouve une espèce de tableau rustique des lignes de train à base de lumistyles, dépaysement garanti 😉.
Au bout d’une heure rien ne s’est passé, on se renseigne à nouveau, notre train a 15 minutes de retard. On finit par sortir, trouver notre voiture, et grimper non sans qu’une agente sur le quai se soit enquise de notre bien être en nous demandant si tout allait bien et en échangeant quelques mots en anglais avec le sourire, adorable.
Ici pas de portique automatique à QR code, un chef de wagon sur le quai au bas de la porte du train coche votre nom dans une liste qui ressemble à un ticket de courses, on prend le temps d’attendre, il ne sert à rien de se précipiter tout le monde doit être enregistré. Les trains ont du retard, et de toute façon quand vous traversez des distances aussi folles, vous n’êtes plus à une heure près. Tout fonctionne et on a la sensation d’un service public efficace où tout le monde prend le temps à la gare ou ailleurs, de renseigner des étrangers (ou les personnes en difficulté) sans parler forcément leur langue et avec le sourire. Cette interaction humaine aussi modeste soit elle, est vraiment agréable.
Nous avions réservé notre billet de train sur un site dédié tickets.kz, ce sont des couchettes superposées avec, en bas, des espaces convertibles pour s’assoir et/ou dormir, le bas est idéal pour notre trajet de 4 heures. Autour de nous des ados s’ébattent joyeusement et chahutent par moment, pendant que d’autres passagers sortent les victuailles… c’est parti pour 4 heures de steppe Kazakhe. Au loin parfois quelques maisons aux toits de tôles ou quelques gigantesque hangars, une petite pluie tombe.
Parfois nous voyons passer de petites cahutes avec des hommes en gilets oranges qui s’agitent, ou qui semblent là au milieu de nulle part à attendre comme si le pays était si vaste qu’il avait fallu étaler la population pour gérer le territoire. Certains s’abritent du vent, qui souffle ici assez fort en permanence, près de tas d’entretoises de bétons, celles dont on se sert pour mettre sous les rails. Il y en a partout au bord des voies, sans doute qu’il doit falloir les renouveler régulièrement. Le voyage est long, le train roule souvent vraiment lentement et l’approche de Karaganda est interminable.
Mais on finit par arriver, et lorsque nous sortons de la gare nous sommes accueillis par une bouffée de fioul, avec une ville industrielle en décor, ça n’augure rien de bon ! Au bout de quelques pas, ça se dissipe. Et nous marchons dans la grisaille à la recherche de notre chambre, 45 minutes plus tard et quelques échanges par messages, nous nous retrouvons à attendre le long d’un bloc au milieu d’un décor à la Stalker. Ici oubliez l’apparence, les habitations ne ressemblent à rien de l’extérieur mais elle permettent aux gens de vivre, n’est-ce pas l’essentiel finalement ? Nous attendons dans le froid et la pluie, mais finalement au bout de 20 minutes, une dame avec sa fille nous rejoignent. Elle ne parle pas anglais, sa fille un peu mais elle semble timide, et nous ouvre. L’appartement manque de finition mais il y a une machine à laver, un lit, du chauffage et une baignoire, c’est tout ce dont nous avons besoin. Nous décidons de nous reposer un peu, d’autant qu’il fait quand même un temps assez pourri, j’en profite pour faire un peu de blog et corriger des photos, puis en fin de journée nous allons manger dans un petit lieu qui s’appelle le Brat’ya Mushikiny.
Au retour nous passons un bon moment à décider des options pour la suite. Je prends conscience que j’ai laissé un peu Abéona seule avec ces problématiques. Lors de la préparation du voyage, j’avais étudié une autre voie, par Semipalatinsk, que nous avons laissée de côté, ne souhaitant pas aller passer du temps trop près de sites encore bien trop radioactifs, suite à des décennies d’essais nucléaires soviétiques. Je découvre en fait que ce parcours n’est pas si simple non plus, les infos sont difficiles à obtenir et même si Abéona est devenue une experte des transports ferroviaires Kazakhs, on doit se rendre à l’évidence, les distances sont telles, les transports pas toujours fréquents et les possibilités d’hébergement parfois si faibles ou inexistantes que nous devons finalement renoncer à aller à Zehzqagan et Kyzylorda avant Turkestan. Il faut dire que la saison n’incite pas à partir à l’arrache sans réfléchir, dommage car ça promettait du dépaysement, mais nous aurions dû prévoir également plus de temps et nous ne voulions pas trop traîner non plus dans le pays, de surcroît nous ne sommes autorisés qu’à 30 jours sans visa. Et puis il y autre chose, les pieds d’Abéona la font souffrir donc il vaut peut être mieux ne pas trop courir et avoir plus de moments tranquilles. Nous irons donc à Turkestan directement avec un trajet en train de… 27 heures : intense !
« Caramba encore raté » se serait encore exclamé l’ignoble Rastapopoulos de Tintin, décidément nous avions du retard de sommeil. Du reste j’ai passé beaucoup trop de temps la veille à bosser sur ce blog ce qui fait que nous avons préféré finir la matinée à boire du café et à travailler sur la suite du voyage avant de nous balader.
Nous avons donc décidé de partir le 5 direction Karaganda, mais pour cela il a fallu trouver des moyens de transport et réfléchir surtout à la suite, franchement ce n’était pas si facile, nous avons eu quelques heures de boulot. Bref on vous en reparle très vite.
Aujourd’hui je viens de trouver le moyen de publier les traces de nos ballades enregistrées dans le téléphone avec OsmAnd~ ça vous donnera une idée de nos parcours. Je suis trooop content de pouvoir le faire, c’est con mais c’est un petit truc technique que tous les coureurs font. Mais moi, je voulais faire ça sans appli propriétaire, je pourrais le faire en direct, mais je préfère le faire en différé (c’est plus sûr). Voilà donc environ 19,4 kilomètres de marche (avec des petits arrêts à droite et à gauche pour boire un café, manger un bout etc.)…
Bonne ballade, où nous avons découvert une partie moins moderne de la ville. Accessoirement nous nous sommes aussi fait refouler aux abords d’un bâtiment gouvernemental, où les services de sécurité semblaient postés un peu partout pour éviter aux badauds de s’approcher trop d’un bâtiment. Comme la veille on n’a pas insisté, évidemment. Mais on remarque tout de même que contrairement à la France où nos « forces de l’ordre » (euphémisme si commode pour masquer les régimes qui ont besoin du bâton pour se maintenir) sont armées jusqu’aux dents, ici ils sont beaucoup plus soft. Treillis gris, calmes, on suppose que c’est l’armée, pas la police, mais aucune arme n’est apparente contrairement à nos « vigipirates ». Ici, point n’est besoin de montrer ses gros organes, personne ne semble pour autant venir leur chercher des noises. De quoi donner du grain à moudre à nos politiciens qui ne jurent que par la sécurité tout en étant incapable de l’obtenir autrement que par une démonstration constante de force. Ici nul besoin de 20 camions de CRS, une dizaines d’hommes postés autour d’une place et la zone est sous contrôle. Qui l’eu cru…
Alors bien sûr il y a aussi quelques milices/polices de proximité qui patrouillent par ci par là mais eux n’ont qu’un tonfa apparent dépassant à peine de leurs vêtements.
Astana, 4 octobre 2026
Aujourd’hui nous sommes partis plus tôt, bilan 10km sans pause puis 15km avec 3 pauses, 2 cafés et un repas. Au total 25km, bilan : des pieds un peu en souffrance…
Sur le chemin nous avons été surpris de voir les investissements qui sont faits sur des équipements de sport en plein air. Ça piquerait un peu tous ceux qui vont à la salle en France pour un prix clairement prohibitif. Ici le « street workout » est fréquent, tout est disponible gratuitement, des barres de traction, au développé couché, en passant par des altères de toutes sortent et autres agrès. En bas de chaque immeuble, dans chaque parc… et il en est de même de tous les parcs pour enfants d’ailleurs.
On a même vu plusieurs endroits, où les parents amènent leurs enfants, les mettent dans des voitures radiocommandées louées comme on paie un manège, ce sont eux qui pilotent pendant que leurs enfants ont l’impression de conduire… En fait, ce sont les parents qui s’amusent !
A ce sujet, il semble que de nombreux mini parcs d’attraction plus ou moins actifs parsèment la ville. C’est un peu étrange à traverser, surtout après le coucher du soleil… bref on verrait bien pas mal de films d’horreur les utiliser comme décors 😉. Il en est de même de la ville d’ailleurs, qui abrite quand même une population assez faible relativement à ses proportions monumentales. On verrait bien ici quelques tournages de films d’apocalypses zombies, car à certaines heures c’est assez désert suivant les quartiers, et comme les bâtiments sont soit très singuliers, soit juste immenses, ça s’y prêterait bien.
Pour vous mettre cela en perspective, le Kazakhstan c’est environ 19 millions d’habitants pour une surface d’environ 4 fois la France c’est à dire, une densité de 109 hab au kilomètre carré pour la France contre 8 pour le Kazakhstan !
Astana est un des principaux centres urbains de la campagne des terres vierges de l’URSS, une initiative lancée par Nikita Khrouchtchev en 1954. Il s’agissait de rendre agricoles les immenses terres du Kazakhstan, les dirigeants de l’époque désapprouvent sur la forme, mais malgré ça, Khrouchtchev lancera tout de même les opérations, allant vers un échec retentissant. Le nom de la ville du temps de l’URSS vient de là : Tselinograd (du russe, целина (tselina) = terres vierges et град (grad) = ville), elle a pris ensuite le nom d’Akmola, puis d’Astana en 1998, lorsqu’elle est devenue capitale. De 2019 à 2022, Elle a pris brièvement le nom Nour-Sultan de son ancien président Noursoultan Nazarbaïev avant que son nom soit rétabli suite à la révolte de 2022.
Une partie de la ville d’origine soviétique reste au nord de la rivière le reste a été construit de manière forcenée après 98. Cette ville est une énorme claque visuelle, c’est immense et même si certaines rues témoignent d’une intense circulation, on sent clairement que c’est faiblement peuplé, probablement parce que les Kazakhs ne peuvent pas y vivre pour des raisons de niveau de vie ?
Lors de notre ballade nous sommes passés près de la pyramide de la paix et de la réconciliation. Une construction monumentale dans l’axe du palais présidentiel au delà de la rivière. Apparemment destinée à accueillir le Congrès triennal des chefs de file des religions du monde, une belle idée ! Le lieu accueille aussi d’autres événements notamment culturels.
C’est d’ailleurs l’occasion de dire que l’on ne sent pas tellement la présence des religions dans l’espace public. De nombreuses mosquées colossales, rendent l’Islam, première religion du pays, bien présent dans la structure même de la ville. Les églises orthodoxes et les mosquées semblent fréquentées, mais les cultes semblent circonscrire leurs activités à ces lieux et sont peu visibles dans la ville sauf à proximité des lieux de culte. Bref la religion se vit mais ne se revendique pas, comme si, ici l’on avait pas besoin de ça pour exister, alors que peut être en occident le vide de sens, pousse à exprimer davantage sa voie spirituelle aux yeux du monde.
Nous avons été jusqu’au Théâtre Kuanyshbaev, dans le même axe, entourés de grandes tours bleues comme souvent un peu partout, avant de revenir par un grand pont et en longeant le jardin botanique. Nous finirons pas manger dans un petit restau géorgien (très tendance en ce moment un peu partout) : kachapuri, babaganoush et aubergines, raviolis variés, bon et très accessible.
Après un vol low-cost calamiteux, il convenait quand même d’en dire un petit mot avant de parler de la suite. La compagnie Pegasus, qui manifestement, à l’instar d’un de leurs Stewarts ultra condescendant, avait oublié qu’ils accueillaient des humains et pas du bétail (le bétail ne mérite pas ça) avait prévu un vol d’environ 3 heures, puis 5 heures. Probablement car des vols plus longs l’aurait obligé à un service plus soigneux, c’est du moins ce que j’ai supposé avec un peu de cynisme, j’avoue. Bref la compagnie, non contente de fournir des Airbus A321 avec des sièges format low-cost sans place pour les jambes (je fais 1m83 ce n’est pas non plus géant), a fini par nous poser à Istanbul en transit.
Je confesse que c’était un immense soulagement car derrière nous en plus des conditions évoquées, un couple avec deux enfants en bas âge nous ont donné des envies de meurtre tout le trajet. Leur enfants ont passé leur temps à hurler et à taper dans nos sièges, mais le pire comme toujours dans ces cas là c’était bien leurs parents qui après 3 remarques (une fois notre voisin et deux fois de ma part), n’ont pas été capables d’en venir à bout. Honnêtement, un tel degré de nullité parentale, ça donne du crédit à tous les no-childs de la terre ! Vous n’êtes pas capables de faire des enfants ? Par pitié abstenez vous, le monde s’en portera mieux à tous les niveaux, acceptez le destin ! Et puis à quoi bon mettre au monde des enfants : ils vont mourir d’apocalypse climatique, vous n’avez pas les moyens de les sauver, vous ne serez pas capables de les éduquer correctement (à force de pseudos-concepts éducatifs délétères), ils deviendront débiles à force de Tik-Tok et d’Instagram, avec un peu de chance ils finiront même en taule. Sérieusement ! Un peu comme les chiens avec leur maîtres, il est difficile de blâmer les chiens ou les enfants, quand les maîtres et les parents sont justes des incapables… mais trêve de colère. Après avoir un temps envisagé de les traumatiser en leur hurlant soudainement dessus pour leur faire comprendre ce qu’ils faisaient endurer aux autres, ce qui semblait malheureusement loin de leur imaginaire, nous avons rongé notre frein sans violence (notre karma nous en remerciera peut être un jour).
Et pourtant, pour lutter contre ce genre de fléau, l’habitude des voyages nous avait poussé à nous équiper depuis longtemps d’un kit de survie à base de casques « noise-réduction », de bouchons d’oreille etc. mais nous ne pouvions pas lutter contre les coups dans les sièges et les cris à moins d’un mètre de distance.
Heureusement, le deuxième vol s’est passé plus calmement, malgré nos jambes coincées, nous avons géré ça au mieux, sans dormir pour ma part (essayez de faire ça dans un siège low-cost à 3 par rangée, chapeau à ceux qui y arrivent je vous envie😱) puis nous nous sommes finalement posés brutalement à Astana, juste avant le petit matin, délivrés.
Fourbus, nous sommes donc sortis de l’aéroport après un petit face à face silencieux avec l’immigration, avec un record (sans blaguer) d’un seul mot échangé de part et d’autre dans un long silence de 10 minutes : « Istanbul », « Yes ». Difficile de ne pas rire, mais je suis pourtant resté impassible, la fatigue probablement. Pour fuir les taxis trop insistants, nous avons fini par monter dans un bus au hasard incités par le chauffeur qui ne parlait que kazakh. Nous avons compris que nous ne parviendrions jamais à payer, à cause d’un système de QR code impossible à utiliser pour les étrangers car nécessitant un compte Kazakh. La contrôleuse à d’ailleurs compris ce que le chauffeur savait manifestement déjà, à savoir que nous étions de bonne volonté, elle nous a donc proposé de lui lâcher la grappe (en Kazakh bien entendu) lorsqu’elle a constaté, que malgré nous, le système était de notre côté et nous interdisait de payer. Bref nous avons pris le bus en fraude avec l’assentiment de tout le monde à 6h du matin au soleil levant, la traversée d’Astana n’en a été que meilleure, le voyage n’aurait pu trouver meilleures auspices !
Au bout du chemin nous avons trouvé un hôtel gigantesque (nous l’avions choisi pour le délire) dont nous avons mis probablement une heure à trouver la bonne entrée (sans blagues !). Après avoir demandé à plusieurs mamies Kazakhs, probablement les concierges, nous avons fini par nous retrouver au 22ème étage d’une tour, sans personne. Finalement après plusieurs trajets d’ascenseur et interactions colorées avec les mamies, qui avaient vraiment de bonnes bouilles, une dame fourbue d’une cinquantaine d’années nous a accueillis. Nous avons pu enfin poser nos sacs, et aller non loin de là pour boire un café ma foi délicieux, béats.
Nous avons ensuite été nous balader, toujours sans avoir dormi, histoire de ne pas nous endormir dans un coin avant d’avoir un lit où nous écrouler. Nous avons fait un tour jusqu’à la rivière Ichim, l’avons longée en direction du nord passant près du Capital Circus un théâtre en forme de soucoupe volante, puis du colossal drapeau de la république du Kazakhstan. Nous avons alors contourné le parc central d’Astana en suivant l’Ichim vers l’ouest jusqu’à l’avenue Turan, puis sommes rentrés vers 13h après avoir mangé des ramens, et nous sommes écroulés jusqu’à 18h30. La nuit venue – en ce moment elle tombe avant 18h – nous voilà repartis dans la ville illuminée ou nous irons découvrir le Khan Shatyr, l’Opéra… La ville est folle, tout semble être délires d’architectes et de politiciens mégalomanes, étrange tellement parfois elle semble conçue sans les humains ! Au point que c’est souvent difficile de traverser les routes (encore plus quand elles font entre 7 et 10 voies). Il faut dire que la ville est récente, et n’a été vraiment « finalisée » sous sa forme actuelle qu’après sa proclamation comme capitale en 1998, et les Kazakhs ne manquent pas d’espace. Enfin, après avoir goûté la charcuterie de cheval, du fromage bleu, et un verre de vin blanc, le tout local et très agréable, nous retrouvons le chemin de notre lit et nous en avions besoin.
Le côté froid au sens architectural de la ville n’a apparemment pas du tout entamé le comportement des humains qui sont polis et ceux que nous croisons sont courtois et plutôt avenants lorsqu’on leur demande de l’aide, même si au premier abord ils arborent parfois une mine un peu blasée. Les jeunes d’une trentaine d’années ne parlent pas tous anglais, un soutien de traducteur téléphonique sera souvent bien utile tout de même ;-).
Un rapide point sur la situation financière nous signale que nous sommes un peu au dessus des prévisions, nous essayons de tenir un budget de 40 euros par personne et par jour, histoire de vivre le voyage avec quelque chose comme un smic français.
Le soir nous décidons de nous lever tôt, le lendemain, pour profiter de la ville.
2 octobre 2026
C’est un échec, le réveil sonne peu après 8 heures mais ayant dormi trop peu la veille, nous décidons de rester au lit. Nous partirons finalement vers midi un peu requinqués. Nous nous rendons à la tour Baiterek, et continuons l’esplanade jusqu’au Ak Orda, l’impressionnant palais présidentiel entouré d’un grand parc. Nous tentons de rejoindre le parc en descendant les marches, le coup de sifflet d’un militaire surveillant la zone nous rappelle à l’ordre, on ne se rapproche manifestement pas plus loin du palais présidentiel qui se trouve encore à plus de 300 mètres à vol d’oiseau. Le parc est donc manifestement réservé aux personnes autorisées.
Nous remarquons d’ailleurs qu’un effort particulier a été fait dans la ville pour constituer d’importants espaces verts plantés de millions d’arbres. Franchement c’est une initiative réjouissante, il est très agréable de les traverser le soir, même si en journée les arbres n’ont souvent pas encore atteint une taille suffisamment respectable pour faire beaucoup d’ombre.
Comme Schuiten et Peeters qui ont fantasmé des villes imaginaires on dirait Astana sortie d’une BD, mixage entre l’orient et l’occident, parsemée de mosquées de tailles impressionnantes, une seule chose semble ici être la règle : la démesure. Comme si le terrain de jeu de la steppe Kazakh était si vaste qu’il n’avait opposé aucune résistance et que les architectes avaient pu délirer sans limites. Alors bien sûr tout est un peu de bric et de broc, on sent que tout a été construit très vite, on ne comprend pas trop pourquoi tout peut être absurdement soigné à l’image de ces jardiniers qui éradiquent à la débroussailleuse les plantes poussant entre les pavés et comment d’autres endroits voisins peuvent être tout « destroy ».
Astana compte une ligne de tram aérien assez impressionnante qui renforce encore son aspect futuriste, elle relie l’aéroport et la gare de l’est. De passage à côté d’une station nous en profitons pour nous renseigner : les cartes de paiement occidentales fonctionnent, les bornes automatisées sont claires et traduites. Un agent qui parle très bien anglais nous demande où nous voulons aller. Nous saisissons l’occasion pour lui demander ce qu’il en est avec le bus : c’est bien de voyager gratuit mais on aimerai savoir pourquoi ! Il nous confirme qu’effectivement les étrangers ne peuvent pas le payer ! Seules les cartes locales le permettent, et les chauffeurs ne vendent pas de billets en espèces.
L’absurdité côtoie donc la modernité, comme partout le « numérique » est adopté comme une religion sans réflexion… Jusqu’à ce qu’un pays décide avec bon sens de restaurer ce qui semble logique (la Chine a par exemple décidé d’imposer l’adoption par l’industrie automobile de boutons pour les fonctionnalités importantes, le tactile n’étant pas aussi « safe », ce que tout utilisateur sait depuis le début. Mais qu’il a fallu que des « études » le valident récemment pour qu’il se passe quelque chose).
Forts de ces informations nous parvenons après renseignement d’abord, dans un bar à chicha servant de la bière, puis dans un bureau de change, à trouver un automate pour retirer du cash avec nos cartes VISA et Mastercard… jusque là nous n’avions pas compris ! Aucun distributeur ne le permettait… Et puis ils sont super déconcertants, car souvent équipés de QR codes et de dispositifs de reconnaissance d’empreintes !
Pour info : Ceux de la banque Halyk le permettent sans fioritures, si l’on en trouve pas (les distributeurs sont souvent dans des centres commerciaux, grands et surchauffés), il faut entrer dans une banque pour le faire au guichet.
Nous rentrons donc avec des renseignements, et du liquide qui nous aidera hors de la ville par la suite. Nous marchons jusque vers 18h puis allons manger dans une espèce de cantine locale très peu chère mais très rudimentaire, malgré une foule conséquente sur place. Les brochettes d’agneau sont correctes, le plat traditionnel d’abats et pommes de terre n’est pas cuisiné, on a l’impression qu’ils se sont contentés de bouillir tout ça… c’est ultra décevant. Et, tristesse ! Les raviolis sont un peu froids et collants, probablement juste réchauffés au micro onde à l’arrache, seul le riz est bon. Les légumes ne semblent pas à l’honneur de la nourriture Kazakh, peuple de nomades plutôt éleveurs, à la base, donc pas trop étonnant. On se promet que le lendemain on trouvera mieux, on est probablement pas tombés sur la bonne cuisine.