Un gril électrique carré monte lentement dans l’ambiance enfumée de l’espace scénique en forme de boîte grise aux coins ouverts, vaguement définie par des tissus gris disposés à l’allemande. L’éclairage croisé en plongée, asperge le dispositif dans un déploiement bidirectionnel d’ombres vertigineuses démesurées. Des formes voûtées humanoïdes semblent traîner des corps au lointain, comme si l’on amenait des chariots de cadavres dans l’arène. Une respiration de créature lyrique déploie ces êtres moribonds, elle leur donne vie comme une marionnettiste dont la longue traîne grise se prolonge dans leur dos.
Pendant ce temps, deux pseudos joueurs ou lutteurs (on imagine qu’ils le sont car des écrans affichent des espèces de pseudonymes pixelisés en arrière plan) malingres mais aux costumes colorés entrent sur scène comme des chiens dans un jeu de quilles et se font face à distance… On est pas bien sûr de ce qui va se passer, rien n’est franc tant les premières minutes tâtonnent dans une ambiance couleur poussière. Tout ce qu’on peut dire à cet instant, c’est que la metteuse en scène du « Ring de Katharsy », Alice Laloy a le sens de la démesure : à l’image des premières images majestueuse du défilé au tapis roulant sous le rideau à la française d’une de ces dernières créations « L’avenir nous le dira » au TNP de Villeurbanne (impliquant notamment la talentueuse maîtrise de l’opéra de Lyon), les premiers instants sont grandiloquents.
Notre surprise passée, les deux « joueurs » commencent à donner des ordres à ces créatures grises, sortes d’esclaves gladiateurs, en les harcelant de leurs invectives pour leur faire faire diverses actions. Ceci interrompu par quelques phrases de chant lyrique passé à la moulinette. On a déjà un peu quitté l’univers du jeu vidéo si tant est qu’on y ai jamais vraiment été car il est rapidement difficile de connecter quoi que ce soit avec de réelles références vidéo ludiques… Comme si la metteuse en scène n’avait en apparence, pas vraiment pris la peine d’explorer cette culture, comme si ça n’était guère plus qu’une idée abstraite bâtie sur un paysage sonore de bribes de sons de consoles des 90’s. Étrange, pour un discours qui semble se focaliser dès les premiers instants du spectacle sur le jeu vidéo sans que l’on sache très bien si c’est du lard ou du cochon et vers quoi l’on s’achemine. On cherchera, dès lors, en vain quelque chose de cet ordre auquel se raccrocher, un sens à ce démarrage en trombe, un lien avec cet univers, un développement vidéoludique, un peu de fond, quelques indices… sans surprise on sera bien à la peine, tout comme, d’ailleurs, on l’était, pour l' »Avenir nous le dira » de déceler la réelle nature des messages contradictoires perçus par le spectateur.
Les deux pièces partagent en tout cas un art des fausses bonnes idées sonores. Pour rappel dans l' »Avenir nous le dira », des machines musicales constituent la scénographie et jouent au long du spectacle une litanie qui si elle constitue une indéniable performance technique de réalisation en informatique musicale, reste très pauvre musicalement. Ici on saluera tout de même la performance de la remarquable chanteuse lyrique Marion Tessou malheureusement sous employée et du « sound design » qui donne à la voix une étrangeté singulièrement désuète. Mais le reste du travail sonore n’est malheureusement qu’enchaînements pénibles : les voix des comédiens sortent spatialement de la scène sans raison, et sont délayées grossièrement dans une sorte de pathétique tentative de spatialisation immersive. Elles sont pénibles, la dynamique est mal gérée, l’équilibre entre les deux est raté, les micros (micros de gamers probablement) frottent, chuintent, sifflent… tout pour vous harceler les tympans ! Si la régie n’est sans doute pas responsable de la plupart des choix artistiques faits à ce sujet, tant en terme de matériel que de couleur sonore, on imagine avec compassion le dépit de l’ingénieur du son contraint à ce travail difficilement gratifiant.
De la danse et de l’acrobatie, on ne peut que saluer la performance des artistes, qui se démènent pour donner du corps à un spectacle en quête de sens. Ils donnent d’eux mêmes et se jettent dans la bataille (ou dans l’arène si vous préférez), certains sont réellement habités, certaines performances sont remarquables. On ne peut pas enlever à la metteuse en scène qu’elle sait s’entourer de talents, mais on sent qu’il sont un peu perdus, se raccrochant à leurs gestes pour essayer d’habiter la pièce au mieux. La technique fait tout ce qu’elle peut pour les aider : la chute, en plusieurs fois, de tout le mobilier d’un salon des cintres, ne suffira pas à les sauver, malgré la prouesse et encore une fois, la perfection du dispositif technique. Au bout de 30 minutes on s’ennuie ferme, on fini par utiliser les bouchons généreusement distribués à l’entrée, pour se reposer les oreilles de ces voix pénibles… et au 4ème match on résiste difficilement à l’envie de s’adonner à une petite sieste ou même de quitter les lieux, par respect pour ses voisins.
Lorsque tout ce petit monde de grisaille se met à trier des déchets (la belle affaire ! A ce stade, de dépit, on imagine la pire des fins consensuelle) on note péniblement que l’inversion de la place de la poubelle de tri par un personnage, est une pseudo-blague écologique, poussant l’un d’eux à se tromper de bac et à perdre des points. On aurait aimé peut être qu’ils jouent à se jeter eux mêmes dans les poubelles, ça aurait sans doute été plus signifiant. Car le reste du temps les joueurs l’occupent à faire s’affronter sans raison ces deux groupes de gris personnages lobotomisés, dans des épreuves ennuyeuses les conduisant à s’habiller, à manger, ou à se battre, au grand dam de nos tympans irrités et de notre cerveau somnolent. Un mauvais jeu vidéo en somme, l’un de ceux qui finiraient invariablement au bout d’une demi-heure a être oublié éternellement dans votre « backlog » si tant est que vous l’ayez acheté tant le pitch n’incite pas à s’y intéresser.
Enfin, lorsque des poupons tombent du ciel et que nos gris protagonistes semblent leur donner une valeur dramatique intense, on ouvre un œil, un vague intérêt nous submerge une fraction de seconde ! Trop tard, l’espoir nous ayant quitté depuis longtemps, c’est la fin et il était temps ! Deux personnages introduisent des cartons dans l’aire centrale, pleins de poudre violette, les zombies s’en serviront pour se retourner contre leurs maîtres joueurs et oppresseurs en les recouvrant niaisement de cette unique couleur.
Faut-il y voir un propos politique ? Sans doute, mais dans quel sens… ?
A propos, rappelons le contexte de la Comédie de Genève au moment ou cette sinistre farce se joue (mai 2026) : suite à un audit RH d’un cabinet indépendant mandaté par la FAD (Fondation d’Art Dramatique en charge de la Comédie) du climat social dans l’institution, la directrice générale Séverine Chavrier vient d’être licenciée. Cela met fin, selon nos sources chez les salariés, à plusieurs années de management délétère et à la démission de plus de 15 personnes. A l’aune de cette actualité, le vague propos politique du « Ring de Katharsy » semble s’installer finalement comme un cheveu sur la soupe dans ce contexte : autant la pièce semble maintenir le spectateur à distance de ses personnages insipides, autant la seule qui peut fasciner, c’est la chanteuse, celle qui probablement a le plus de pouvoir et tire les ficelles… ! Une coïncidence de programmation qui pour le coup génère un drôle d’accident. On se gardera quand même de faire des procès hâtifs à qui que ce soit, l’affaire de la comédie suit son cour au gré des luttes politiques locales, qui il faut le dire commencent à ressembler à une farce grinçante qui devra bientôt trouver son dénouement. La pièce, quand à elle, ne dit pas grand chose d’autre politiquement, c’est un peu court, ces analogies imaginaires ne nous rassasierons malheureusement pas non plus.
Il subsiste donc de cette œuvre une réelle capacité des artistes (circassiens, danseurs, et musiciens) à se démener avec trois fois rien, une technique maîtrisée absolument impressionnante, qui comble beaucoup les béances du spectacles par sa virtuosité. Au delà de cela il ne reste pas grand chose, car si l’on peut parfois se satisfaire d’un spectacle uniquement esthétique (même si c’est toujours un peu frustrant), on ne peut pas se satisfaire d’un spectacle qui n’a rien à dire. L’émotion qu’il nous procure doit nécessairement allier images et discours pour nous happer, c’est une alchimie complexe.
C’est donc bien dommage qu’Alice Laloy semble persister à créer avec autant de moyens des œuvres aussi creuses à une fréquence aussi rapprochée. Mais si on se penche quelques instants sur cette problématique, c’est le même genre de symptômes que l’on retrouve partout dans un monde de la culture en pleine implosion silencieuse : d’une part les institutions, souvent livrées par des élus incompétents à des escrocs dans un but parfois à peine voilé de les saborder pour satisfaire des visées économiques ; d’autre part les compagnies poussées par des financements conditionnés à des créations annuelles frénétiques, essorant leurs personnels et accouchant de spectacles vides pour tenter de survivre. Et par conséquence, tout un monde de la création entièrement tourné vers le sacrifice et la verticalité managériale, qui se fissure aujourd’hui du fait du refus des nouvelles générations d’embrasser cette posture.
A sa décharge, Alice Laloy n’est certainement pas la seule à pâtir des politiques publiques qui noient progressivement toute forme de création dans la fuite en avant depuis plus de 20 ans. La culture a besoin d’air, et surtout de temps, car la création de qualité est à ce prix, celle qui vous bouleverse et qui change votre vie… Et le temps c’est bien sûr de l’argent, elle a donc besoin d’une refonte totale de ses politiques de subvention, d’une ventilation beaucoup plus soignée de ses subsides, de moyens multipliés, de mécénat réellement philanthropique, de partenariat internationaux stimulés, d’une intermittence du spectacle tenant tout le secteur à bout de bras renforcée (et non stigmatisée), de salaires décents (ce qui n’est plus le cas depuis 25 ans…) sans quoi l’hémorragie se poursuivra, jusqu’à ce que créer avec des bouts de ficelles aujourd’hui, se conjugue avec néant de la création demain. D’aucun y sont manifestement déjà parvenus depuis longtemps.
Modifié le
à
par






















