Hello again

Pourquoi je suis là ? La question mérite d’être posée parce que… Pour ceux qui veulent la réponse courte, c’est juste parce que Philémon, le créateur du blog, m’a proposé d’y contribuer. C’est tout. Merci. Bonne journée.

Sinon, au départ, je ne savais pas trop si j’avais envie de faire ça. Ou plutôt, pourquoi le faire. J’ai désinvesti la Toile il y a quelques années pour plusieurs raisons, mais la principale est que je ne voulais plus ajouter du bruit au bruit. Parce que le Web d’aujourd’hui n’est plus celui de 2004, ni même de 2014. Parce que le Web que j’ai investi au début était un espace de liberté que chacun pouvait s’approprier, mais qui était, en pratique, un terrain de jeu pour les geeks, les créatifs et quelques hurluberlus. Je me souviens de MySpace à la fin des années 2000 : une grosse machine à fric déjà, peut-être, certes… mais l’ambiance était bon enfant. Ceux qui n’avaient rien à dire ni à montrer se tenaient à l’écart, ou se contentaient de venir en spectateurs. La politique était quasi absente des débats. Chacun goûtait la joie d’être une star dans sa salle de bain en compagnie d’autres stars, toutes en peignoir. On vibrait sans piles. On brillait dans le noir. Ce qui comptait, c’était le jeu, l’être et le faire, pas l’opinion.

Flash forward au début des années 2020. Les réseaux sociaux sont une foire d’empoigne, une arène où chacun est en train de hurler, s’indigner et vomir ses opinions sur un monde qui, en toute objectivité, n’en veut pas et n’en a pas besoin. L’idée selon laquelle tout le monde a quelque chose à dire est absurde. La plupart des gens n’ont rien à dire. Ils ont juste à vivre — et encore. Mais on leur a fourré dans la tête que leurs opinions méritaient d’être entendues, diffusées, commentées. Que les propos qui s’échangeaient au comptoir du PMU méritaient, désormais, de faire la une du Monde. Les débats se sont politisés, radicalisés, conspiracisés. Les trolls d’hier sont les gourous d’aujourd’hui. Et ne nous y trompons pas : rien de tout ça ne s’est fait au nom de la liberté d’expression. Tout ça s’est fait pour générer du clic et enrichir quelques milliardaires californiens. Les réseaux sociaux, c’est la télé-réalité à l’échelle planétaire : plus t’es bête et méchant, plus t’es rentable.

Je n’avais pas envie de faire partie de ça. En outre, je ne sais même pas si j’ai des choses si intéressantes à dire. Avouons-le, j’ai parfois commis de la bonne poésie, voire de la bonne prose, mais d’ici à croire que mes pensées fugaces méritent d’être diffusées comme ça — en masse, dans la masse et contre la masse ? Je ne sais pas. Pas comme ça. Ça ne m’a pas semblé assez important, assez pertinent pour continuer de prendre part à cette mascarade. On m’a parfois opposé qu’en général, j’émettais davantage de signal que de bruit. C’est gentil. Merci. Mais ça ne change rien. Il m’a paru qu’à l’heure où tout le monde est en train de hurler, le plus sage est de se taire.

Il y avait ça et d’autres choses, et c’est là qu’on touche à ce que m’a dit Philémon. Bon, déjà, il m’a dit qu’on n’était « pas encore morts ». L’argument est valide, quoique. J’en parlerai une autre fois, mais avoir passé 40 ans me donne souvent l’impression d’être déjà une petite mort. Mais OK, soit.

Puis, il y a toute cette technologie qui nous a tant donné, puis tant repris. Dès le début des années 2010, les algorithmes ont foutu la merde. Je me souviens d’un temps où l’on voyait tout ce que nos contacts postaient sur les réseaux. Tout et dans l’ordre, au fur et à mesure. Ensuite, la Silicon Valley a décidé que ça n’était pas bien. Que puisqu’il fallait payer des pubs pour être visible, les propositions artistiques seraient soit sponsorisées, soit dépriorisées. Que puisqu’il fallait maximiser l’engagement (un mot poli pour « addiction ») des utilisateurs, on verrait toujours les mêmes trucs des mêmes gens en priorité : ceux que l’algo croit qu’on aime — des chatons, des bébés, des photos de vacances à la con… Et, surtout, des messages polémiques. Du genre qu’on ne peut s’empêcher de commenter. Du genre qui nous divisent parce qu’on n’est pas d’accord. Les réseaux sociaux, c’est pas une terrasse de café où on s’engueule avant de trinquer à nos désaccords. On s’engueule et on repart fâchés, c’est tout. À force d’algorithmes, les artistes et les créatifs sont invisibilisés. Les radicaux, les propagandistes et les marchands de vide, au contraire, sont sous le feu des projecteurs. Ça aussi, ça m’a soûlé. Et puis voilà qu’Internet est mort, ou en passe de le devenir.

C’est ça que m’a rappelé Philémon : aujourd’hui, on estime que 30 à 60 % des contenus textuels postés en ligne sont générés par des IA. Ça ne fera qu’augmenter. C’est vrai aussi pour la musique (20 à 25 % des titres uploadés sur les sites de streaming sont des deepfakes) et pour tout le reste. Ce n’est pas que je sois contre l’IA — j’en reparlerai sans doute, c’est un sujet qui me fascine. Mais quand même, si on ajoute le bruit des IA au tri des algorithmes, le résultat est que, chaque jour, la Toile nous échappe un peu plus. Alors, peut-être, m’a dit Philémon, peut-être que remettre un peu d’humain dans le game, ce n’est pas si con à ce stade. Un peu désespéré, peut-être, mais pas si con.

Et puis il y a autre chose : à force de ne plus écrire (ou, du moins, de ne plus écrire que sur commande et pour de l’argent), je trouve l’existence un peu ennuyeuse. Ma pratique, c’était ma façon de faire de la magie. La vie, sans ça, est assez monotone.

Maybe… or maybe it is?
(Images : « Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot » — Gus Van Sant, 2018. )

Mais je ne savais pas trop par quel bout commencer pour m’y remettre. Alors, après tout, pourquoi pas par-là ? Ce qui m’a plu, c’est l’idée que probablement, puisque ce site ne fera l’objet d’aucune promotion, personne ne lira ce que j’y publierai. Et que même si quelqu’un arrive là par hasard, personne ne saura qui je suis. Je commencerai par des billets d’humeur tels que celui-ci jusqu’à laisser, je l’espère, un peu de poésie et de littérature s’engouffrer dans la brèche. La question demeure de savoir si je produirai du signal ou du bruit. Vous en jugerez. Ou plutôt non, puisque vous ne lirez pas ces lignes.

Peut-être, un jour, je réinvestirai ma Toile, mon nom, mes réseaux sociaux, mon site et mon blog. Peut-être. En attendant, l’idée d’écrire tout ce qui me passe par la tête sur un blog que personne ne lit me séduit beaucoup. C’est, au fond, une manière assumée de crier dans le vide. Et c’est mieux que de crier dans un trop plein.

Alors voilà.

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