L’amour en fuite : une bonne idée périmée

L’autre jour, j’évoquais Pump Up the Volume, un film dont les progrès technologiques ont rendu le récit impossible. Aujourd’hui, je parlerai de L’amour en fuite de François Truffaut, un film que les progrès technologiques ont gâché.

Pour ceux qui n’en ont jamais entendu parler, L’amour en fuite (1979) est le cinquième et dernier volet de la saga Antoine Doinel, lancée vingt ans plus tôt avec Les quatre cents coups. Tout ça est un peu lointain aujourd’hui : quarante-deux ans après sa mort, Truffaut demeure un cinéaste important quant à son influence sur le cinéma français, mais aussi sur le cinéma mondial — qui contemplait la Nouvelle Vague avec admiration dans les années 60. Mais force est de constater qu’on ne parle plus beaucoup ni de lui, ni de ses films. C’était peut-être, au fond, inévitable. Récemment, avec Mme Hepburn, on a vu Le train sifflera trois fois (1951) et on s’est dit que c’est dingue à quel point le nom de Gary Cooper, encore familier dans notre enfance, avait totalement disparu des conversations. Si quelques artistes très, très iconiques, comme Alfred Hitchcock ou Marylin Monroe, restent un tantinet présents dans l’imaginaire collectif, la plupart des célébrités, même les plus grandes, sont tôt ou tard destinées à sombrer dans l’oubli. Et c’est un peu bizarre, finalement. Mais ce n’est pas de ça que je voulais parler.

La saga Doinel en deux mots

Ce dont je voulais parler, c’est du destin tragique de L’amour en fuite. Pour saisir ce destin, il faut connaître la genèse du projet. En deux mots, Truffaut a inventé l’idée — reprise depuis par Richard Linklater et Cédric Klapisch entre autres — de suivre des personnages sur le long terme, de film en film, avec des acteurs qui vieillissent avec leurs rôles. Truffaut débute la saga — et sa carrière — en force avec Les quatre cents coups en 1959. Les aventures d’Antoine Doinel (incarné par Jean-Pierre Léaud) se poursuivent avec le court-métrage Antoine et Colette (1962), suivi des longs-métrages Baisers volés (1968) et Domicile conjugal (1970) qui, pour Truffaut, devaient clôturer (de manière un peu prématurée peut-être) la saga Doinel. En 1979, la boite de prod du cinéaste frôle la banqueroute et il a un réflexe assez novateur (à l’époque, les suites sont mal vues) : raviver une franchise populaire pour renflouer les caisses. Parce que oui : la France des années 60-70 adore Antoine Doinel. Les quatre cents coups réalise plus de quatre millions d’entrées — près d’un Français sur dix en 1959 ! Quant aux deux longs-métrages suivants, ils dépassent chacun le million de spectateurs.

Antoine Doinel dans « Les quatre cents coups ».

Je n’ai guère d’affection pour le cinéma français, mais j’ai un faible pour la Nouvelle Vague et, de temps en temps, je m’oblige à regarder un classique pour ma culture gé. C’est ce que j’ai fait l’été dernier en enchaînant les cinq épisodes de la saga Doinel. Les disparités tonales entre les films m’ont, j’avoue, un peu dérouté. Le premier est étonnement sombre. Largement autobiographique, il décrit une enfance malheureuse dans la France très austère — pour ne pas dire sinistre — de l’Après-guerre. Puis, à partir d’Antoine et Colette, le ton vire à la comédie romantique. J’avoue avoir été particulièrement charmé par l’atmosphère ludique de Baisers volés et Domicile conjugal (ce dernier met en scène une vie de quartier parisien truculente, qui a sans doute inspiré Klapisch pour Chacun cherche son chat).

(Soit dit en passant, c’est assez traumatisant pour moi de constater qu’il s’est passé plus de temps entre Chacun cherche son chat et 2026 qu’entre Domicile conjugal et Chacun cherche son chat. En 1996, 1970 me semblait plus lointain que 1996 aujourd’hui.)

Toujours est-il que j’ai vraiment passé un bon moment avec cette saga Doinel… jusqu’au dernier film. L’amour en fuite n’est pas un navet, mais c’est une œuvre assez bancale. Certes, le film a une genèse complexe. Non seulement Truffaut l’a écrit et réalisé pour de mauvaises raisons (le pognon, pas la passion), mais en plus, il a fait tout cela dans une certaine précipitation : de son propre aveu, le script était bâclé. C’est d’autant plus dommage que Truffaut était déterminé à en faire, cette fois-ci pour de bon, le dernier volet de la saga. Évidemment, il ignorait qu’il ne lui restait que cinq ans à vivre. Jean-Pierre Léaud est encore parmi nous et si Truffaut avait vécu, j’avoue que j’aurais bien aimé savoir ce que devient Antoine Doinel après L’amour en fuite, le suivre à travers les évolutions de la société française des années 80, 90 et, pourquoi pas, du XXIe siècle. Cette saga, conçue par un silencieux et iconique pour les baby-boomers, aurait pu porter les voix des deux générations jusqu’à nos jours ou presque. Mais pour Truffaut, hors de question : même s’il vivait cent ans, il n’y reviendrait pas.

(Après, bon… peut-être que c’est mieux ainsi. Je sais que ça va faire grincer des dents, mais tant pis, j’assume : à bien des égards, les natifs des années 30 et 40 étaient dépassés dès le début des années 80 — et Pump Up the Volume ne dit rien d’autre, au fond. Quand je repense à mes parents et à mes profs dans les années 80-90, je suis triste pour eux. Et je l’étais déjà à l’époque. Ils avaient eu leurs cinq minutes de gloire, mais ils étaient largement has been sur les plans intellectuel et culturel. Jamais, peut-être, une génération ne s’est ringardisée si vite.)

L’amour en fuite est donc conçu comme un épilogue… et joue allégrement sur la corde nostalgique. Le film use d’une technique à ma connaissance inédite à l’époque : l’intégration de flashbacks sous la forme de scènes reprises des chapitres précédents. De fait, près d’un tiers du film est composé de séquences recyclées. Par la suite, cette approche — qui a pour premier objectif de réduire le budget d’un film — s’est vue qualifiée d’arnaque : Wes Craven en a fait les frais avec La colline a des yeux 2 en 1985, de même que Lee Harry avec Douce nuit, sanglante nuit 2 en 1987. C’est un cheap trick associé aux pires nanars. Truffaut, lui, bénéficiait d’une aura d’auteur. Ça n’a pas empêché certains critiques de lui reprocher ce recyclage en 1979… mais pas que. D’autres, inversement, jugèrent l’approche touchante, sinon pertinente. Et c’est de ça que je voulais parler, parce que, selon moi, avec cette histoire de flashbacks, Truffaut a ruiné son œuvre non pas pour les spectateurs de 1979, mais pour ceux des générations suivantes.


Antoine Doinel dans « Domicile conjufal ».

La raréfaction de la rareté

Pour comprendre, mettons-nous dans la peau d’un cinéphile français en 1979. À l’époque, revoir les films qu’on aime est… compliqué. Les premiers magnétoscopes sont depuis peu sur le marché, mais à des prix fous et sans catalogue (l’appareil n’est destiné qu’à l’enregistrement) : il faudra une dizaine d’années pour que les vidéoclubs se développent, que les distributeurs se décident à publier des titres — d’abord en location, puis à la vente — et, surtout, pour que la plupart des foyers s’équipent. Quant à la télé, elle ne comporte que trois chaînes (jusqu’en 1972, c’était deux) : si on y joue des films, la quantité est limitée. Mais alors, comment fait-on pour revoir un film ? Eh bien, la plupart du temps, on ne le revoit jamais. Au pire, on a la chance qu’il passe à la télé (mais encore faut-il être devant son poste au bon moment). Au mieux, on habite dans une ville pourvue d’un ou plusieurs cinémas de quartier. Très nombreux à l’époque, ils rediffusent beaucoup de films anciens (décimées par la VHS, ces salles ont presque toutes disparu au tournant des années 80/90). Il y a aussi des projections hors salles dans les bourgs et villages, mais j’ignore si on y joue beaucoup Truffaut (je vantais plus haut les quatre millions d’entrées des Quatre-cents coups, mais c’est peu face aux dix-sept millions de La grande vadrouille ou aux quatorze millions d’Il était une fois dans l’Ouest).

Je me souviens très bien de ça, petit : quand mes parents se jetaient sur l’occasion de revoir tel ou tel classique, parce que c’était maintenant ou jamais. Ensuite, il y a eu le magnétoscope, le câble, le satellite, le DVD… Mais jusqu’au milieu des années 2000, il était parfois dur de trouver un titre : j’ai traqué certains films d’horreur pendant des années avant d’en choper une copie, souvent vieille et de mauvaise qualité. Même chose, d’ailleurs, pour les disques. Avec Internet, eBay, le peer-to-peer et le streaming, tout a changé… Aujourd’hui, il faut vraiment chercher un truc obscur pour faire chou blanc. Le paradoxe de notre époque, c’est que ce qui s’est raréfié, c’est la rareté elle-même !

Une bonne idée… mais pas pour longtemps

En 1979, des millions de gens ont vu et kiffé Les quatre cents coups, Baisers volés et Domicile conjugal… à leurs sorties en salles. J’ai fait quelques recherches et, apparemment, à l’époque, ces films n’ont été diffusés qu’une à trois fois chacun à la télé. C’est peu. Quant aux cinémas de quartier, il semble qu’ils les jouaient assez régulièrement, mais surtout à Paris, Lyon et autres métropoles. Je pense que vous voyez où je veux en venir : le coup des flashbacks recyclés était, certes, un moyen pour Truffaut de rogner sur le budget, mais pas que. Alors, la plupart des spectateurs n’avaient pas revu les films précédents depuis des années, sinon depuis leur sortie — soit vingt ans pour le premier, neuf ans pour le dernier. C’est long. Dans ce contexte, les flashbacks avaient deux rôles : d’une part, raviver le souvenir de ce qui s’était passé avant, d’autre part, titiller la corde nostalgique du public. Le public français avait évolué, grandi avec Antoine Doinel. Pour certains spectateurs, les premiers films faisaient figure de madeleine de Proust : la jeunesse d’Antoine était la leur. En cela aussi, Truffaut était avant-gardiste : non seulement il misait sur une franchise pour rafler la mise au box-office, mais il avait compris, plusieurs décennies avant que cela devienne une pratique courante à Hollywood, que la nostalgie vend. (Il avait aussi bien compris l’intérêt marketing d’associer un tube à un film — ici, le single éponyme d’Alain Souchon, mis en exergue à la manière d’un placement de produit un peu forcé.) Du coup, ce n’était pas si con, ce recyclage de scènes. Sauf que…

Sauf qu’aujourd’hui, ça plante grave le film. Je ne sais pas comment vous consommez vos franchises : peut-être piochez-vous un film au hasard de temps à autre, mais je suppose que je ne suis pas seul à aimer voir ou revoir une série de films en binge. C’est ce que j’ai fait avec la saga Doinel. Et du coup, le visionnage de L’amour en fuite a été assez pénible : je n’avais ni l’envie ni le besoin de me farcir tous ces flashbacks… que je venais tout juste de voir !

Certes, L’amour en fuite était, de toute façon, moins bon que les opus précédents. Mais s’il n’avait été composé que de nouvelles images, j’aurais été plus indulgent. J’ai remarqué qu’en général, si j’enchaîne une série de films et que le dernier rame, il passe mieux que si je le vois à part. Du coup, j’y trouve quand même mon compte. Mais là, chaque séquence recyclée m’a fait lever les yeux au ciel. Ça a vraiment plombé ma séance et je suppose que c’est pareil pour quiconque s’enfile la saga Doinel d’une traite.

L’ironie du sort, c’est que dans les années 80, je me souviens qu’au dos des cassettes de la collection Les films de ma vie, il y avait une citation de Truffaut expliquant, peu avant sa mort, à quel point l’invention du magnétoscope était fabuleuse pour les cinéphiles : enfin, on pouvait voir et revoir les films quand on voulait, autant qu’on voulait. Difficile de dire le contraire. Je me demande pourtant si, en écrivant ces lignes, il avait déjà conscience du fait que cet appareil (il n’a pas connu les technologies postérieures) était en train de ruiner L’amour en fuite. D’un exercice de style inégal, mais original, son film d’auteur s’est mué en semi-nanar… comparable à des merdes comme Douce nuit, sanglante nuit 2 ! Dur…


Antoine Doinel dans « L’amour en fuite ».

In fine, c’est quelque chose qui m’a fasciné. Je vais sur mes cinquante ans. J’ai déjà vu les technologies numériques transformer radicalement nos modes de vie et nos sociétés. J’ai assisté à la naissance et à la mort des magnétoscopes, des vidéocassettes et des vidéoclubs — toute une profession créée, puis anéantie en moins de trente ans ! J’ai vu des œuvres d’art mal vieillir (Le train sifflera trois fois a beau être un classique, il est un peu indigeste en 2026). J’ai vu des œuvres — comme Pump Up the Volume — perdre un peu de leur pertinence à cause des outils obsolètes ou inexistants dont dépendent leurs récits — on peut apprécier PUtV pour ce qu’il était, mais les ados sont-ils encore réceptifs ? Ce que je n’avais jamais vu, c’est un film gâché par les progrès technologiques. Des progrès qui, de surcroît, n’ont rien à voir avec le film lui-même. La technique des flashbacks, somme toute innovante en 1979, était déjà pénible pour le fan de Truffaut qui, en 1989, avait toute la saga en VHS. Le seul cas comparable qui me vienne en tête, c’est l’idée folle de Danny Boyle en 2002 : filmer 28 jours plus tard en caméra DV. La démarche était fraîche, mais à l’heure des écrans 4k, le film a des allures de bouillie. Mais là où Boyle aurait pu s’en douter (il était évident, en 2002, que le numérique allait s’améliorer), Truffaut n’a sans doute pas vu venir la démocratisation du home video, encore moins l’invention d’Internet. Du coup, c’est difficile de lui jeter la pierre. En attendant, le résultat est le même : la saga qui est restée dans les mémoires comme son magnum opus se termine… en eau de boudin.

Si vous n’avez rien vu de tout ça, ne vous laissez pas décourager pour autant : Les quatre cents coups reste marquant pour sa noirceur. Antoine et Colette est bref, mais a son importance pour la suite. Quant à Baisers volés et Domicile conjugal, ce sont de vraies friandises — j’ai passé un très bon moment. Tous ces films ont une autre vertu, sans doute involontaire : ils témoignent d’époques de longue date révolues. Et quand on les a vus, on a envie de connaître la suite. Et malgré tout ce que j’ai pu en dire, L’amour en fuite reste touchant dans sa démarche assumée de chant du cygne. Mieux vaut une dernière soirée entre amis un peu décevante… que pas de soirée du tout.

Alors voilà…

Pump Up the Volume : la voix dans la nuit

Je parlais l’autre jour de ce qu’est devenu Internet, de la manière dont la cour de récré s’est muée en foire d’empoigne… et tout ça m’a renvoyé à Pump Up the Volume d’Allan Moyle.

Si vous n’avez pas encore vu ce film, il n’est pas trop tard pour l’apprécier, mais c’est probablement cuit pour le prendre en pleine gueule. J’ai eu du bol, parce que Pump Up the Volume est arrivé dans ma vie au bon moment. À sa sortie française, en décembre 90, j’avais tout juste quatorze ans. C’est sans doute le meilleur âge pour le voir.

Fun fact : en France, le film avait été hypé sur Fun Radio. Pendant une semaine ou deux, les programmes étaient régulièrement interrompus par un « pirate » du nom d’Harry la Trique… jusqu’à ce qu’on nous dise que c’était juste une promo pour un film. En tout cas, ça a suffi pour me propulser vers une salle de ciné. J’en suis sorti transformé. Des graffitis sur tables au collège (la principale me cherche encore !) aux fanzines à la fac, des performances poétiques aux blogs… tout ce que j’ai fait depuis s’est trouvé éclairé, d’une manière ou d’une autre, par Pump Up the Volume. Et c’est pas juste moi : j’ai une amie dont le style vestimentaire, à 48 ans, reste calqué sur celui du personnage incarné par Samantha Mathis.

Samantha Mathis est Nora Diniro, la manic pixie dream girl de « Pump Up the Volume ».

Mais pourquoi tant de hype ?

Pump Up the Volume, c’est l’histoire d’un lycéen qui lance une radio pirate. Chaque soir, seul dans sa chambre, Mark Hunter (Christian Slater) se livre à des monologues fougueux sous le pseudonyme d’Harry la Trique (Hard Harry en V.O.). En seulement quelques scènes, grâce à une écriture et un montage parfaitement maîtrisés, Allan Moyle campe une galerie de personnages attachants et crédibles dont la vie est affectée, d’une manière ou d’une autre, par l’émission — y compris une prof d’anglais cool, qui a sans doute inspiré celle qu’interprète Drew Barrimore dans Donnie Darko.

Mark dit tout haut ce que ses pairs pensent tout bas, et ça leur plaît. Inévitablement, il finit par heurter la sensibilité des figures d’autorité qui régulent son monde : la direction du lycée, les parents d’élèves, les médias locaux, jusqu’à la Commission fédérale des communications (FCC). Et oui : il rencontre une manic pixie dream girl en chemin — on reste à Hollywood ! Pour Mark, « la vérité est un virus », mais c’est sa voix qui se propage de cerveau en cerveau, jusqu’à semer les graines de la révolte chez ses camarades.

Mais quelle révolte, au juste ? Mark et ses pairs sont des gamins plutôt privilégiés, dans une banlieue confortable en Arizona. Pourtant, l’Amérique leur semble agonisante, pourrie, vendue… et indifférente à leur vie intérieure. Harcèlement, pression institutionnelle, violences parentales, homophobie, viol, grossesse précoce, isolement, mépris de classe… Sans pathos, le film inventorie les maux qui frappent l’adolescence. Mais ce que dénonce Mark, au fond, c’est l’échec des idéaux civil rights et hippies des années 60-75. Pour lui, toutes les belles choses ont déjà été faites, les grandes idées usées jusqu’à la moelle ou transformées « en parcs d’attractions ». Et comme en écho, sa mère dit à son père : « Tu voulais te battre contre le système, puis tu es devenu le système. »

La jeunesse des années 80 rejetait la période psychédélique comme une imposture : malgré les promesses du Summer of Love, le monde ne s’était pas mué en utopie et les baby-boomers étaient rentrés dans le rang. Allan Moyle ne pouvait pas le savoir, mais la tendance était sur le point de s’inverser : les ados des années 90 voueront un culte à la période hippie. Nostalgiques d’un âge d’or fantasmé qu’ils n’ont pas connus, ils renoueront avec ses utopies — mais sans plus trop songer à les mettre en pratique. De ce point de vue, le film se situe à la croisée des générations X et Y. Mark incarne cette dichotomie : s’il crache sur les 60’s, il trahit çà et là (notamment dans son speech final) sa tendresse pour leurs idéaux.

1990, c’est aussi l’année de Slacker de Richard Linklater, un autre film emblématique de la génération X, qui célèbre l’art de ne se consacrer qu’à ce qui nous passionne. Un an plus tôt, Le cercle des poètes disparus tenait un discours similaire. On peut confronter ces longs-métrages à ceux qui clôtureront la décennie : 35 heures, c’est déjà trop (l’effroyable titre français d’Office Space), Fight Club, American Beauty, même Matrix… Tous sortis en 1999, ces films dénoncent, chacun à sa façon, la vacuité d’un monde de bullshit jobs et de drone workers. Sans parler de Trainspotting, en 1996, et de son fameux monologue « Choose life ». On avait renoncé à la révolution, mais la révolte était encore dans l’air du temps.

Le monologue « Choose life » de « Trainspotting ».

La colère de Mark est un peu floue. Il n’a pas toujours les mots pour la préciser — Moyle, âgé de 43 ans à l’époque, excelle à formuler les hésitations d’un intellect émergent. Une colère qui se cherche, donc, mais pas sans fondements. Si ce film m’a autant parlé gamin, c’est parce que je savais déjà que le bullshit règne sur la planète. J’étais consterné par la violence des enfants, la vie monotone des adultes, la vanité des conventions sociales, la toxicité des familles, l’absurdité d’un système où des gens qui se plaignent sans cesse de leurs jobs nous enjoignent de « bien travailler à l’école » pour avoir, à notre tour, un bon gros job de merde. Et j’étais furieux d’avoir été jeté en pâture à un monde essentiellement cruel. Et je n’étais pas le seul.

Ah, et puis il faut quand même que je vous parle de la musique ! La B.O. du film est d’autant plus culte qu’elle était légèrement en amont du zeitgeist. Un an avant l’explosion du grunge, l’album compilait la crème du rock alternatif (Pixies, Sonic Youth, Soundgarden, Henry Rollins, Cowboy Junkies, Bad Brains, Concrete Blonde…), avec une touche de rap pour faire bonne mesure. Comme toujours, le film comporte des titres exclus du disque, parmi lesquels deux classiques de Leonard Cohen (dont Everybody Knows, qui sert d’hymne au récit) et quelques outrances de Beastie Boys, Ice-T et Was (Not Was). Pour l’ado que j’étais comme pour ceux du film, cette selecta était une bouffée d’air frais (vous pouvez tout écouter ici).

Avez-vous déjà vu ce CD ?

Un film impossible en 2026

Aujourd’hui, ce qui est fascinant dans Pump Up the Volume n’est pas tant le discours de Mark que la manière dont il est véhiculé : c’est un récit impossible à l’ère numérique. On s’est tous dit, devant une scène d’un vieux film, « ah… si seulement ils avaient eu un téléphone portable », mais là, l’intrigue tout entière dépend des limites technologiques de l’époque.

Reprenons depuis le début : après un déménagement subi, Mark reçoit un émetteur radio de ses parents afin de communiquer avec ses « amis de la côte est » ! À l’heure de WhatsApp, cette prémisse n’a déjà plus aucun sens.

Ensuite, Mark s’exprime dans le vide sur une fréquence FM, sans vraiment s’attendre à ce qu’on l’écoute. Pourquoi ? Parce que c’est le seul canal qui s’offre à lui.

Rapidement, il trouve son public et filtre sa voix (à l’aide d’un harmoniseur !). Ses émissions sont enregistrées (puis revendues par des dealers de cassettes au lycée !). Il propose aux auditeurs de lui écrire (à une boîte postale louée sous pseudonyme !) et d’appeler quiconque lui laisse son numéro (d’une ligne sans fil piratée chez des voisins !).

Un buzz, un suicide et une magic pixie dream girl plus tard, c’est la chasse aux sorcières :  la FCC traque la boîte postale, la ligne téléphonique, puis le signal FM avec des grosses antennes sur des camions et tout ça… Mark risque gros…

Si on avait dû refaire Pump Up the Volume dix ans plus tard, en 2000, Mark aurait sans doute tenu un blog (et, déjà, on avait un problème). Aujourd’hui, il lancerait un podcast. On lui écrirait par email. Il rappellerait à l’aide d’une messagerie cryptée.

Il ne ferait rien d’illicite : ça lui éviterait pas mal de déboires avec les autorités, mais le film perdrait beaucoup en suspense !

Mais le vrai problème, c’est que personne n’en aurait rien à foutre. En 1990, la voix de Mark se distingue sur les ondes. Sa radicalité détonne. Son anonymat intrigue. Son illégalité fascine. Aujourd’hui, elle se perdrait dans une masse de contenus de toutes sortes — presque tous licites, pour la plupart anonymes, parfois bien plus transgressifs.

En 1990, les lycéens passent leurs soirées seuls dans leur chambre, rivés à un radiocassette. Les plus chanceux ont une télé (mais peu de chaînes). Aujourd’hui, ils ont le monde à portée de clic (ou de pouce). La playlist de Mark n’en mènerait pas large face aux algos de Spotify. Son message protestataire n’émouvrait pas grand monde : les ados ont 50 plateformes pour déverser leurs frustrations à l’envi. Nul n’écouterait Mark. Nul ne lui écrirait. Nul ne dépendrait de ses appels pour vider son sac en public. Nul ne chercherait à l’arrêter. Aucune manic pixie dream girl n’apparaîtrait.

Et du coup, on n’a plus de film…

La platine d’Harry la Trique lance « Everybody Knows » de Leonard Cohen…

Œuvre d’une autre époque, Pump Up the Volume préfigure un idéal du Net sur le point d’émerger (le World Wide Web sera créé un an plus tard). Ce qu’Allan Moyle célèbre, c’est l’apparition d’une voix singulière, l’audace de celui qui la porte et l’impact qu’elle a sur son environnement. Une voix qui inspire d’autres « pirates » à la fin du film. Mark nous invite à nous « emparer des ondes », mais, en fait, c’est la Toile qu’on était sur le point d’investir. Une Toile qu’on vivait comme pleine de promesses, propice à la connaissance et aux idées folles. Une Toile fun. En tout cas, pas le merdier numérique de 2026.

(De manière amusante, parce que ça préfigure les lanceurs d’alertes et autres leaks, il y a aussi une sous-intrigue liée à des malversations de la principale du lycée, que Mark expose grâce à des documents volés.)

Alors voilà. Une conclusion envisageable, c’est qu’il est vertigineux qu’un long-métrage de 1990 — ce n’est pourtant pas si vieux — raconte une histoire déjà impitchable, impensable, impossible. Intransposable, même : on ne peut pas faire un remake contemporain de Pump Up the Volume. Une suite, peut-être ? Slater et Moyle ont tous deux évoqué cette idée… et confessé ne pas trop savoir quoi en faire. Comme eux, je me suis souvent demandé ce qui arrive à Mark après le film. Fait-il des études ? Devient-il écrivain, journaliste, animateur radio, activiste ? Rentre-t-il dans le rang comme ses parents ? On ne le saura jamais. Je ne sais même pas si Pump Up the Volume plaît aux gamins d’aujourd’hui. Leurs problèmes n’ont pas dû tant changer que ça, mais comment s’émerveiller quand le héros se contente, finalement, de faire ce qu’on peut tous faire en quelques clics ? La verve de Mark est-elle, à elle seule, encore convaincante ? Je l’espère.

Au fond, cette obsolescence non programmée ajoute une couche de charme à Pump Up the Volume. Film iconique d’une génération (même s’il a été un peu oublié depuis), c’est une œuvre qui défend non seulement la liberté, mais la qualité et, surtout, la singularité d’expression. Le récit est « dépassé », mais, paradoxalement, son message est plus précieux qu’il ne l’était alors. Il nous invite à nous souvenir d’une époque où la parole était rare, donc impactante. Où il fallait se donner les moyens d’ouvrir sa gueule et, de préférence, le faire pour quelque chose. Il nous rappelle que les mots ont parfois des conséquences. Il nous invite à nous souvenir de l’Internet dont on rêvait il y a encore vingt ans. Sois une voix, ou tais-toi.

Et puis c’est juste un bon film, en vrai.