Les derniers jours d’Alma-Ata


20-21 octobre 2026

Le matin nous partons pour la gare routière à l’autre bout du nord de la ville, il nous faut vérifier que nous pouvons bien partir de là-bas pour aller à Bichkek, voire réserver des billets pour le 22. Nous traversons donc une partie de la ville avec le métro que nous n’avons jamais pris, et dont notre guide nous avait dit qu’il était « très beau ». Personnellement, je ne lui ai rien trouvé d’extraordinaire, d’autant qu’il n’y a qu’une seule ligne, ce qui est peu pour une ville de cette envergure. Mais à défaut d’être merveilleux, il nous permet de nous économiser plus d’une heure de marche, nous préférons garder de la ressource pour la suite de la journée. Nous essayons ainsi d’être efficaces, sans pour autant nous couper de la balade par le parc, le long du lac de Sairan à l’ouest de la ville.

Abéona n’est pas très forte à cache cache.

La balade est chouette, il fait beau, les canards sont pimpants et la gare est un bâtiment très soviétique, vraiment impressionnant. Au guichet, concernant Bichkek, une dame très didactique nous explique le tout, dans un anglais correct… nous repartons avec deux billets pour le 22, le surlendemain à 10h du matin, absolument réjouis.

En rentrant, nous nous arrêtons pour boire des cafés, en effet la veille j’ai bossé sur le blog et les photos jusqu’à 3 heures du mat’ : autant vous dire qu’au lever j’étais un peu grincheux. Le café m’aidant à redevenir sociable, nous traversons la ville d’ouest en est, de sorte qu’en fin d’après-midi nous sommes à l’église St Nicholas, bleue/verte, belle et à la fois humble, tout comme Zenkhov. Puis nous nous hâtons de rejoindre notre rendez-vous avec Olga. Mais comme nous sommes un peu angoissés et de fait en avance, nous nous trouvons un petit bar à vin qui nous sert une sorte de Vinho verde (mais espagnol) très agréable. Nous buvons notre verre avant de la rejoindre, espérant être ainsi plus détendus et passer un moment agréable.

Tout se passe bien, nous avons le choix entre plusieurs endroits, mais nous optons pour le plus simple, un géorgien qu’elle affectionne. Bref la discussion est plus ouverte c’est vraiment sympa, on en apprend un peu plus sur elle, jusqu’à ce qu’elle me branche sur le sujet de la musique. Elle ne comprend pas pourquoi je n’ai pas fait ce métier et pourquoi je n’ai pas voulu faire d’orchestre, car elle en a une idée très positive et créative. Je lui explique mon point de vue en réponse à ses questions : après des années d’enseignement, je n’avais plus la motivation pour le métier, quant à l’orchestre, les places sont extrêmement difficiles d’accès, l’expérience collective est intéressante mais il n’y a pas de créativité.

Elle commence alors à parler du rôle du chef d’orchestre, elle évoque la prétendue peur qu’inspire un certain chef russe à son orchestre qui selon elle fait des miracles, et sans quoi l’orchestre serait fainéant, etc etc… vous l’avez compris la discussion repart sur des bases malsaines. Je lui explique un peu la vie car pour le coup ce n’est pas son domaine, et Abéona acquiesce dans mon sens du point de vue psychologique. Manager n’est pas humilier, ni devenir un pervers ou un tyran, et dans l’histoire de la musique ça a eu de nombreux effets catastrophiques sur des musiciens. C’est un monde où la souffrance au travail a souvent eu des conséquences dramatiques, bien sûr elle semble l’ignorer.

Mais qu’à cela ne tienne elle est repartie sur une boucle qui repasse par la géopolitique mondiale. Elle m’incite à visiter Moscou, je lui dis que j’aimerais beaucoup, mais lorsque la guerre sera finie. Elle sous-entend que ça ne durera pas longtemps pour que la Russie gagne la guerre, je lui dis que je n’ai pas ce point de vue et qu’à mon sens ni l’Europe, ni les Etats-unis ne lâcheront jamais (même si je m’avance un peu, nos gouvernants étant de plus en plus débiles)… donc je ne crois pas à une résolution rapide. Bref, on finit par en sortir car il est tard, Abéona propose de terminer, et j’accueille cette proposition avec bonheur et soulagement.

Au final c’est vraiment dommage cette obstination complètement décalée vis-à-vis de notre perception du monde et probablement de celle de ses concitoyens. Nous avons eu plaisir à la rencontrer, aurions voulu échanger des choses plus personnelles, dommage que des sujets biaisés aient semé la discorde. Mais c’est la loi des rencontres, des fois ça « matche », des fois non et cela laisse des souvenirs impérissables. C’est un peu ce qu’on attend du voyage finalement.

Bazaar bazaar

Le lendemain, nous nous rendons au Bazaar vert que nous a conseillé Vera et qui se trouve pas loin de notre logement. Lorsque nous entrons nous mesurons l’immensité de la chose, même si c’est finalement moins impressionnant que ce que nous avions vu avant. Il s’agit d’un gigantesque marché couvert où tous les vendeurs de fruits veulent vous faire tout goûter, pas facile de résister. Sur le pourtour, il y a une mezzanine qui permet d’avoir une vue plongeante sur l’ensemble, du pain béni pour faire quelques images. Au centre, 4 piliers autours desquels semblent s’enrouler de petits troquets où l’on peut manger.

En sortant de là, on s’aperçoit qu’il y a un sous sol, et rebelote ! On descend et là plein de trucs dans tous les sens, l’ambiance est un peu plus à la cool, moins tape à l’oeil, on est moins sollicités avec nos gueules de touristes. On achète quelques fruits secs délicieux (longanes séchées, prunes). On finit par sortir non sans avoir aussi acheté de nouveaux petits beignets fris garnis soit de pomme de terre, soit d’une espèce de ciboulette, vraiment délicieux.

Au moment de sortir, Abéona voit un marchand de briquets bleu azur, une réplique du drapeau kazakh, nous en prenons 2, au moment de dire merci, elle le dit en russe… Le type la reprend et dit « non non ça c’est du russe, ici on parle kazakh » : on apprend donc à dire merci en kazakh le dernier jour, c’est un peu un comble ! Mais on sort de là en se disant que cette anodine petite histoire met un peu de plomb dans l’aile à toutes les histoires d’Olga. Ça reste à vérifier globalement, mais ça signifie au moins qu’il y a des kazakhs qui refusent la domination russe (ça semble au passage être la voie diplomatique en cours depuis 2022 de prendre de la distance).

Rassasiés par ce petit déjeuner pris au vol, nous entamons une longue marche vers le musée d’art moderne. Le bâtiment est conséquent et assez beau, il s’y trouve une expo temporaire Bill Viola, et quelques autres pièces monumentales de Richard Serra, Yayoi Kusama, Anselm Kiefer… L’expo n’est pas énorme mais c’est vraiment un excellent moment de pouvoir découvrir ou re-découvrir les oeuvres de Viola dans une expo dédiée. On prend le temps de se poser et de voir certaines vidéos sur toute leur durée, ce que personnellement je fais rarement dans les musées, c’est vraiment bien !

Nous sortons de là à la nuit tombée, et retraversons la ville à pied pour rejoindre notre logement. Le lendemain c’est fini, nous quittons le Kazakhstan pour le Kirghizistan. Nous avons bien aimé Almaty, il y a de grands arbres partout, une vie culturelle… mais aussi un niveau de vie très au dessus de ce qu’on a vu depuis le début. La ville est donc chère, à l’image de nos capitales occidentales. Et puis malheureusement, notre expérience restera marquée par la rencontre d’Olga, j’ai donc une sensation un peu en demi-teinte car nous l’avons un peu vécue dans l’urgence, et si la ville est beaucoup plus agréable au quotidien, elle est beaucoup moins extraordinaire et dépaysante qu’Astana, qui reste une claque visuelle époustouflante. Nous partons donc un peu soulagés et heureux d’aller vers d’autres horizons !

Yayoi Kusama, LOVE IS CALLING, 2013.

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L’IA deviendra-t-elle ton artiste préféré ?

La semaine dernière, il s’est produit un événement intéressant concernant l’intelligence artificielle. Aucun média n’en a parlé, mais pour la première fois (à ma connaissance), un morceau généré par IA est parvenu à tromper une communauté de fans — en l’occurrence les fans de Prince —, dont la plupart croyaient qu’il s’agissait d’un véritable enregistrement. Comment sait-on finalement qu’il s’agit d’un faux ? De l’aveu de l’« auteur » du titre, qui a fini par confesser l’imposture.

Ça fait déjà un certain temps que, sur YouTube entre autres, des gens s’amusent à produire des deepfakes de leurs artistes préférés et, bien sûr, Prince n’y a pas échappé. Jusque-là, ces titres engendraient peu, voire pas du tout de débat. Même lorsque les morceaux n’étaient pas explicitement labélisés « deepfake », l’imitation — quoique déjà remarquable — était encore un peu grossière. Tout a changé le 7 mai, quand un internaute anonyme a posté ce titre, prétendument fuité des archives de Prince.

Pourquoi c’est important

En quatre ans, on s’est habitués à l’IA. Chacun se livre à des prophéties quant à son avenir et son impact, mais quoi qu’il arrive ensuite, la technologie n’en est qu’à ses balbutiements. Pour penser l’IA en 2026, pensez « Internet en 1994 » ou « cinéma en 1901 », puis regardez ce qu’il s’est passé depuis. Que les IA soient capables d’imiter le travail d’un musicien à la perfection, c’est quelque chose que je prédis de longue date. Souvent, on m’objecte que « jamais une IA ne saura reproduire toutes les subtilités du style d’un auteur-interprète. » Eh bien voilà, c’est fait. On y est.

Pour être clair, tout le monde n’est pas tombé dans le panneau : quelques fans ont relevé tel ou tel indice suspect (il y en avait très peu) ou ont passé le morceau dans un détecteur d’IA (verdict : positif). Ça n’a pas empêché la majorité d’y croire en dépit du débat, de vanter les mérites du titre et de le partager comme authentique sur les réseaux sociaux. On parle ici de gens qui sont très, très familiers du travail de Prince, qui l’écoutent depuis trente ou quarante ans.

Certes, on n’a pas attendu l’IA pour tenter l’imposture : des copies parfaites de toiles de maîtres aux remixes bidouillés en MAO, le phénomène est ancien. Il y a plus de vingt ans, le compositeur américain David Cope avait déjà accompli un tour de force avec le software EMI, qui produisait des pièces de piano « à la manière de » Bach ou Chopin… et le faisait si bien que les mélomanes échouaient à reconnaître les « faux » en blind tests. Mais il s’agissait encore de compositions, pas d’enregistrements originaux (par définition inexistants en musique classique).

Avec l’IA, l’imposture prend une autre dimension : celle d’une perfection qui, en dehors peut-être des grands copistes en peinture, n’a pas encore été atteinte. Jusque-là, toutes les tentatives humaines d’imiter le travail de Prince (il y en a eu un certain nombre) s’étaient soldées par un échec. Cette époque est révolue.

Est-ce grave ?

En tant qu’amateur de musique, il m’importe évidemment de savoir qu’un enregistrement est authentique. L’IA rendra cette certitude de plus en plus précaire. L’internaute tombera par hasard sur tel ou tel titre de tel ou tel artiste et, sans aucune raison de se méfier, le tiendra pour réel. Les fans les plus dévoués pourront sans doute, sur la base de leurs connaissances (et non plus de leurs oreilles), différencier un morceau suspect d’un morceau légitime. Mais, on vient de le voir, même ce public spécialisé aura du mal à faire le tri. L’auditeur ordinaire, lui, n’y verra que du feu. Si l’œuvre de tel ou tel musicien se trouve noyée dans une masse de fakes qui, n’en doutons pas, finira par surpasser en quantité (et, peut-être, en visibilité) le corpus original, s’y retrouver demandera de plus en plus de taf… que tout un chacun sera incapable de fournir. Ça pose évidemment des problèmes pour l’avenir de l’histoire de l’art.

Art vs divertissement

Un truc qui m’a frappé depuis l’apparition de ces deepfakes (y compris ceux qui sont présentés comme tels), c’est qu’à lire les commentaires, certains internautes sont ravis… et en redemandent. Je parle ici de fans des musiciens concernés, de vrais passionnés. Comment est-ce possible ? Pour cela, il faut se demander ce que les gens cherchent lorsqu’ils consomment un contenu artistique.

J’ai toujours honni le mot « divertissement » parce qu’il implique que les artistes ont pour seule vocation de divertir le public. Ce qui m’emmerde avec cette définition, c’est qu’elle prône un art nécessairement consensuel, vidé de prise de risque, voire de substance. Ce n’est pas que je sois contre les œuvres « légères » : je suis poptimiste et je kiffe des trucs très mainstream. Mais la genèse de ces œuvres a toujours une histoire, à laquelle j’essaie de m’intéresser a minima.

Je me souviens d’une conversation avec un ami enseignant, à propos d’un film qu’il avait aimé. Je ne sais plus de quoi il s’agissait, mais c’était un blockbuster franchement cynique (conçu sans passion, pour faire du fric et rien d’autre), vraiment bête et mal fichu. Lorsque j’ai formulé ce jugement, mon ami m’a répondu qu’il s’en fiche un peu, qu’il regarde des trucs le soir pour se détendre et que, tant que ça lui change les idées, le job est fait.

Le piège de la gratification immédiate

La logique de mon ami n’a pas pour seul corollaire d’abaisser le niveau d’exigence du public (donc, d’audace des œuvres). Elle s’inscrit aussi dans un rapport à l’art qui me gêne de longue date : le « j’aime/j’aime pas » — la plupart du temps, un jugement immédiat, viscéral et définitif. Alors je sais bien que, d’une part, tout le monde n’a pas une relation hyper intime à l’art et que, d’autre part, la plupart des gens ont des contraintes professionnelles et familiales qui font qu’à un moment, leurs centres d’intérêt passent parfois au second plan. Mais quand même, peut-être qu’on n’est pas obligés d’encourager ça.

Évidemment, il ne s’agit pas de tous devenir critiques d’art, mais d’interroger le rapport qu’on a aux choses qu’on aime (ou pas). Chaque œuvre a un contexte, une histoire et un auteur (qui a, lui-même, un contexte et une histoire). Outre le surkif de quand c’est bien (parce que, oui, le plaisir demeure primordial), j’aime bien me demander comment et pourquoi ce truc est arrivé jusqu’à moi. Que cherchait-on à accomplir ? Y est-on parvenu ? Sinon, pourquoi ? Comment est-ce que tout ça s’inscrit dans une époque, un contexte ? Est-il raisonnable de rager contre un artiste dont le travail me déplaît ? (« George R.R. Martin is not your bitch. ») Je préfère m’interroger sur la démarche. Tout ça sans jamais perdre de vue que derrière chaque œuvre, il y a des mois, des années, une vie de travail. Tout ça appelle un minimum de respect (sinon de tendresse). J’aime bien aussi, de temps en temps, prendre le temps d’y revenir, de chercher ce qui a pu m’échapper la première fois. Dans tous les cas, je ne pars jamais du principe que les créateurs me doivent quelque chose — et certainement pas de me divertir. L’artiste ne doit rien à personne.

Du danger de l’art sur mesure

Ce qui change avec l’IA, c’est que l’œuvre n’a plus ni auteur ni histoire. Elle a, certes, un « prompteur », mais sauf à faire du prompt une forme d’art conceptuel (certains jouent déjà avec cette revendication), la démarche est sans commune mesure avec le travail de longue haleine d’un créateur. Mais ce qui m’inquiète, c’est que, dans un  contexte où l’art est vendu comme du « divertissement », rien ne s’oppose à une adoption massive de l’art généré par IA.

Déjà, aujourd’hui, la plupart des gens se fient aux recommandations d’un algorithme : celui de Netflix, de Spotify, etc. Soyons clairs : ces algos fonctionnent. Sur la base de ce que vous avez aimé, ils trouvent des choses qui vous plaisent et ils le font très bien.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Certains prédisent que d’ici quelque temps, ces algorithmes ne se contenteront pas de suggérer des contenus : ils les créeront sur mesure pour vous. Et pourquoi pas ? Mon ami prof n’en demande pas plus : si Netflix pouvait concevoir de zéro des films parfaitement calibrés sur ses goûts, ne s’en trouverait-il pas davantage « diverti » ? Voilà qui explique que des fans de Prince se réjouissent de pouvoir, grâce à l’IA, écouter plus de Prince — peu importe, au fond, que ce soit ou non Prince. Tu aimes les rom com avec Jennifer Aniston ? Disney+ t’en pondra par douzaines. Tu as une phase Jimi Hendrix ? Deezer créera sa discographie posthume selon tes albums préférés. Tu penses que Les misérables mérite une suite, mais moins triste ? Amazon Prime l’écrira sur ton Kindle. Plus personne ne verra les mêmes films et séries. Plus personne n’écoutera la même musique. Plus personne ne lira les mêmes livres. La question de la culture commune, du référentiel partagé, se pose évidemment.

(On pourrait aussi évoquer l’économie des artistes et ce qu’il en reste dès lors qu’une IA peut produire la même chose à l’infini, mais la question vaut pour tous les métiers, donc c’est un autre débat pour un autre jour.)

Des bulles et des niches

Pour être honnête, on n’en était déjà pas loin même sans les IA. Je me souviens qu’il y a déjà une dizaine d’années, un critique rock français expliquait avoir du mal à trouver des références partagées avec ses collègues. Lorsqu’il avait démarré sa carrière vingt-cinq ans plus tôt, les critiques connaissaient à peu près tout ce qui sortait d’intéressant, peu importe qu’ils aiment ou non. En 2015, ils pouvaient échanger des dizaines de références avant d’en débusquer une en commun. Internet avait déjà fait le lit de la niche, de la spécialisation. J’ai remarqué ça aussi : il est de plus en plus rare que des amis me demandent des conseils en musique ou en ciné. À quoi bon ? Je ne ferai jamais mieux que leur algo. La différence entre l’algo et le pote, c’est que le pote suggère des choses qui, parfois, ne t’attirent pas a priori. Des choses qui, parfois aussi, t’exposent à des idées ou esthétiques nouvelles.

On a beaucoup parlé — à juste titre — des bulles de filtres informationnelles, qui enferment chacun dans ses croyances politiques. On ne parle pas assez des bulles de filtres culturelles, où chacun consomme ses trucs dans son coin. Certes, il y a encore quelques œuvres pour faire le buzz et réunir tout le monde, mais jusqu’à quand ? Peut-on vraiment faire société sans culture commune ? Je n’en suis pas convaincu. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est le rôle de l’école : les références culturelles qui nous lient sont rarement découvertes en classe.

Que faire ?

On n’arrêtera pas la marche de l’IA (c’est en tout cas mal parti). Que faire ? Rester curieux. S’interroger sur la genèse des œuvres qu’on apprécie. Prendre le temps de lire (même un tout petit peu) à leur sujet. Demander aux potes quels films, séries, disques, livres ou autres ils ont aimés et pourquoi. Aller y jeter un œil ou une oreille ensuite. Écouter leur musique quand on est chez eux (au lieu de se jeter sur leur écran pour jouer la nôtre).

Ce n’est pas que je tienne à tout prix à ce que les choses soient faites par des hommes et des femmes. Je suis convaincu que la plupart des tâches humaines n’ont pas besoin des êtres humains. Je me fiche que ma baguette de pain soit faite par un boulanger humain ou robot, que ma maison soit bâtie par un maçon humain ou robot. Je me moque de savoir si mon médecin est biologique ou numérique tant qu’il me soigne, idem pour mon avocat tant qu’il me défend bien, etc.

L’art, par contre, c’est précisément la chose qu’on fait parce qu’on n’en a pas besoin. C’est quelque chose que l’on crée et consomme non seulement parce que c’est fun, mais aussi parce que c’est le meilleur moyen de se plonger dans l’esprit, l’imaginaire d’autrui. C’est une méthode sans pareil pour exprimer, explorer, disséquer les réalités humaines dans leur diversité. C’est aussi l’expression d’une singularité : celle de chaque artiste. Et c’est ça qui me gêne dans l’idée d’écouter des morceaux générés par IA : il n’y a rien ni personne derrière.

Je sais que tôt ou tard, j’entendrai quelque chose que j’adorerai — un album entier, peut-être — et on me dira que ça a été fait par une IA. Aurai-je la force de ne pas le réécouter, de me l’interdire ? Je l’espère.

Pump Up the Volume : la voix dans la nuit

Je parlais l’autre jour de ce qu’est devenu Internet, de la manière dont la cour de récré s’est muée en foire d’empoigne… et tout ça m’a renvoyé à Pump Up the Volume d’Allan Moyle.

Si vous n’avez pas encore vu ce film, il n’est pas trop tard pour l’apprécier, mais c’est probablement cuit pour le prendre en pleine gueule. J’ai eu du bol, parce que Pump Up the Volume est arrivé dans ma vie au bon moment. À sa sortie française, en décembre 90, j’avais tout juste quatorze ans. C’est sans doute le meilleur âge pour le voir.

Fun fact : en France, le film avait été hypé sur Fun Radio. Pendant une semaine ou deux, les programmes étaient régulièrement interrompus par un « pirate » du nom d’Harry la Trique… jusqu’à ce qu’on nous dise que c’était juste une promo pour un film. En tout cas, ça a suffi pour me propulser vers une salle de ciné. J’en suis sorti transformé. Des graffitis sur tables au collège (la principale me cherche encore !) aux fanzines à la fac, des performances poétiques aux blogs… tout ce que j’ai fait depuis s’est trouvé éclairé, d’une manière ou d’une autre, par Pump Up the Volume. Et c’est pas juste moi : j’ai une amie dont le style vestimentaire, à 48 ans, reste calqué sur celui du personnage incarné par Samantha Mathis.

Samantha Mathis est Nora Diniro, la manic pixie dream girl de « Pump Up the Volume ».

Mais pourquoi tant de hype ?

Pump Up the Volume, c’est l’histoire d’un lycéen qui lance une radio pirate. Chaque soir, seul dans sa chambre, Mark Hunter (Christian Slater) se livre à des monologues fougueux sous le pseudonyme d’Harry la Trique (Hard Harry en V.O.). En seulement quelques scènes, grâce à une écriture et un montage parfaitement maîtrisés, Allan Moyle campe une galerie de personnages attachants et crédibles dont la vie est affectée, d’une manière ou d’une autre, par l’émission — y compris une prof d’anglais cool, qui a sans doute inspiré celle qu’interprète Drew Barrimore dans Donnie Darko.

Mark dit tout haut ce que ses pairs pensent tout bas, et ça leur plaît. Inévitablement, il finit par heurter la sensibilité des figures d’autorité qui régulent son monde : la direction du lycée, les parents d’élèves, les médias locaux, jusqu’à la Commission fédérale des communications (FCC). Et oui : il rencontre une manic pixie dream girl en chemin — on reste à Hollywood ! Pour Mark, « la vérité est un virus », mais c’est sa voix qui se propage de cerveau en cerveau, jusqu’à semer les graines de la révolte chez ses camarades.

Mais quelle révolte, au juste ? Mark et ses pairs sont des gamins plutôt privilégiés, dans une banlieue confortable en Arizona. Pourtant, l’Amérique leur semble agonisante, pourrie, vendue… et indifférente à leur vie intérieure. Harcèlement, pression institutionnelle, violences parentales, homophobie, viol, grossesse précoce, isolement, mépris de classe… Sans pathos, le film inventorie les maux qui frappent l’adolescence. Mais ce que dénonce Mark, au fond, c’est l’échec des idéaux civil rights et hippies des années 60-75. Pour lui, toutes les belles choses ont déjà été faites, les grandes idées usées jusqu’à la moelle ou transformées « en parcs d’attractions ». Et comme en écho, sa mère dit à son père : « Tu voulais te battre contre le système, puis tu es devenu le système. »

La jeunesse des années 80 rejetait la période psychédélique comme une imposture : malgré les promesses du Summer of Love, le monde ne s’était pas mué en utopie et les baby-boomers étaient rentrés dans le rang. Allan Moyle ne pouvait pas le savoir, mais la tendance était sur le point de s’inverser : les ados des années 90 voueront un culte à la période hippie. Nostalgiques d’un âge d’or fantasmé qu’ils n’ont pas connus, ils renoueront avec ses utopies — mais sans plus trop songer à les mettre en pratique. De ce point de vue, le film se situe à la croisée des générations X et Y. Mark incarne cette dichotomie : s’il crache sur les 60’s, il trahit çà et là (notamment dans son speech final) sa tendresse pour leurs idéaux.

1990, c’est aussi l’année de Slacker de Richard Linklater, un autre film emblématique de la génération X, qui célèbre l’art de ne se consacrer qu’à ce qui nous passionne. Un an plus tôt, Le cercle des poètes disparus tenait un discours similaire. On peut confronter ces longs-métrages à ceux qui clôtureront la décennie : 35 heures, c’est déjà trop (l’effroyable titre français d’Office Space), Fight Club, American Beauty, même Matrix… Tous sortis en 1999, ces films dénoncent, chacun à sa façon, la vacuité d’un monde de bullshit jobs et de drone workers. Sans parler de Trainspotting, en 1996, et de son fameux monologue « Choose life ». On avait renoncé à la révolution, mais la révolte était encore dans l’air du temps.

Le monologue « Choose life » de « Trainspotting ».

La colère de Mark est un peu floue. Il n’a pas toujours les mots pour la préciser — Moyle, âgé de 43 ans à l’époque, excelle à formuler les hésitations d’un intellect émergent. Une colère qui se cherche, donc, mais pas sans fondements. Si ce film m’a autant parlé gamin, c’est parce que je savais déjà que le bullshit règne sur la planète. J’étais consterné par la violence des enfants, la vie monotone des adultes, la vanité des conventions sociales, la toxicité des familles, l’absurdité d’un système où des gens qui se plaignent sans cesse de leurs jobs nous enjoignent de « bien travailler à l’école » pour avoir, à notre tour, un bon gros job de merde. Et j’étais furieux d’avoir été jeté en pâture à un monde essentiellement cruel. Et je n’étais pas le seul.

Ah, et puis il faut quand même que je vous parle de la musique ! La B.O. du film est d’autant plus culte qu’elle était légèrement en amont du zeitgeist. Un an avant l’explosion du grunge, l’album compilait la crème du rock alternatif (Pixies, Sonic Youth, Soundgarden, Henry Rollins, Cowboy Junkies, Bad Brains, Concrete Blonde…), avec une touche de rap pour faire bonne mesure. Comme toujours, le film comporte des titres exclus du disque, parmi lesquels deux classiques de Leonard Cohen (dont Everybody Knows, qui sert d’hymne au récit) et quelques outrances de Beastie Boys, Ice-T et Was (Not Was). Pour l’ado que j’étais comme pour ceux du film, cette selecta était une bouffée d’air frais (vous pouvez tout écouter ici).

Avez-vous déjà vu ce CD ?

Un film impossible en 2026

Aujourd’hui, ce qui est fascinant dans Pump Up the Volume n’est pas tant le discours de Mark que la manière dont il est véhiculé : c’est un récit impossible à l’ère numérique. On s’est tous dit, devant une scène d’un vieux film, « ah… si seulement ils avaient eu un téléphone portable », mais là, l’intrigue tout entière dépend des limites technologiques de l’époque.

Reprenons depuis le début : après un déménagement subi, Mark reçoit un émetteur radio de ses parents afin de communiquer avec ses « amis de la côte est » ! À l’heure de WhatsApp, cette prémisse n’a déjà plus aucun sens.

Ensuite, Mark s’exprime dans le vide sur une fréquence FM, sans vraiment s’attendre à ce qu’on l’écoute. Pourquoi ? Parce que c’est le seul canal qui s’offre à lui.

Rapidement, il trouve son public et filtre sa voix (à l’aide d’un harmoniseur !). Ses émissions sont enregistrées (puis revendues par des dealers de cassettes au lycée !). Il propose aux auditeurs de lui écrire (à une boîte postale louée sous pseudonyme !) et d’appeler quiconque lui laisse son numéro (d’une ligne sans fil piratée chez des voisins !).

Un buzz, un suicide et une magic pixie dream girl plus tard, c’est la chasse aux sorcières :  la FCC traque la boîte postale, la ligne téléphonique, puis le signal FM avec des grosses antennes sur des camions et tout ça… Mark risque gros…

Si on avait dû refaire Pump Up the Volume dix ans plus tard, en 2000, Mark aurait sans doute tenu un blog (et, déjà, on avait un problème). Aujourd’hui, il lancerait un podcast. On lui écrirait par email. Il rappellerait à l’aide d’une messagerie cryptée.

Il ne ferait rien d’illicite : ça lui éviterait pas mal de déboires avec les autorités, mais le film perdrait beaucoup en suspense !

Mais le vrai problème, c’est que personne n’en aurait rien à foutre. En 1990, la voix de Mark se distingue sur les ondes. Sa radicalité détonne. Son anonymat intrigue. Son illégalité fascine. Aujourd’hui, elle se perdrait dans une masse de contenus de toutes sortes — presque tous licites, pour la plupart anonymes, parfois bien plus transgressifs.

En 1990, les lycéens passent leurs soirées seuls dans leur chambre, rivés à un radiocassette. Les plus chanceux ont une télé (mais peu de chaînes). Aujourd’hui, ils ont le monde à portée de clic (ou de pouce). La playlist de Mark n’en mènerait pas large face aux algos de Spotify. Son message protestataire n’émouvrait pas grand monde : les ados ont 50 plateformes pour déverser leurs frustrations à l’envi. Nul n’écouterait Mark. Nul ne lui écrirait. Nul ne dépendrait de ses appels pour vider son sac en public. Nul ne chercherait à l’arrêter. Aucune manic pixie dream girl n’apparaîtrait.

Et du coup, on n’a plus de film…

La platine d’Harry la Trique lance « Everybody Knows » de Leonard Cohen…

Œuvre d’une autre époque, Pump Up the Volume préfigure un idéal du Net sur le point d’émerger (le World Wide Web sera créé un an plus tard). Ce qu’Allan Moyle célèbre, c’est l’apparition d’une voix singulière, l’audace de celui qui la porte et l’impact qu’elle a sur son environnement. Une voix qui inspire d’autres « pirates » à la fin du film. Mark nous invite à nous « emparer des ondes », mais, en fait, c’est la Toile qu’on était sur le point d’investir. Une Toile qu’on vivait comme pleine de promesses, propice à la connaissance et aux idées folles. Une Toile fun. En tout cas, pas le merdier numérique de 2026.

(De manière amusante, parce que ça préfigure les lanceurs d’alertes et autres leaks, il y a aussi une sous-intrigue liée à des malversations de la principale du lycée, que Mark expose grâce à des documents volés.)

Alors voilà. Une conclusion envisageable, c’est qu’il est vertigineux qu’un long-métrage de 1990 — ce n’est pourtant pas si vieux — raconte une histoire déjà impitchable, impensable, impossible. Intransposable, même : on ne peut pas faire un remake contemporain de Pump Up the Volume. Une suite, peut-être ? Slater et Moyle ont tous deux évoqué cette idée… et confessé ne pas trop savoir quoi en faire. Comme eux, je me suis souvent demandé ce qui arrive à Mark après le film. Fait-il des études ? Devient-il écrivain, journaliste, animateur radio, activiste ? Rentre-t-il dans le rang comme ses parents ? On ne le saura jamais. Je ne sais même pas si Pump Up the Volume plaît aux gamins d’aujourd’hui. Leurs problèmes n’ont pas dû tant changer que ça, mais comment s’émerveiller quand le héros se contente, finalement, de faire ce qu’on peut tous faire en quelques clics ? La verve de Mark est-elle, à elle seule, encore convaincante ? Je l’espère.

Au fond, cette obsolescence non programmée ajoute une couche de charme à Pump Up the Volume. Film iconique d’une génération (même s’il a été un peu oublié depuis), c’est une œuvre qui défend non seulement la liberté, mais la qualité et, surtout, la singularité d’expression. Le récit est « dépassé », mais, paradoxalement, son message est plus précieux qu’il ne l’était alors. Il nous invite à nous souvenir d’une époque où la parole était rare, donc impactante. Où il fallait se donner les moyens d’ouvrir sa gueule et, de préférence, le faire pour quelque chose. Il nous rappelle que les mots ont parfois des conséquences. Il nous invite à nous souvenir de l’Internet dont on rêvait il y a encore vingt ans. Sois une voix, ou tais-toi.

Et puis c’est juste un bon film, en vrai.