L’IA deviendra-t-elle ton artiste préféré ?

La semaine dernière, il s’est produit un événement intéressant concernant l’intelligence artificielle. Aucun média n’en a parlé, mais pour la première fois (à ma connaissance), un morceau généré par IA est parvenu à tromper une communauté de fans — en l’occurrence les fans de Prince —, dont la plupart croyaient qu’il s’agissait d’un véritable enregistrement. Comment sait-on finalement qu’il s’agit d’un faux ? De l’aveu de l’« auteur » du titre, qui a fini par confesser l’imposture.

Ça fait déjà un certain temps que, sur YouTube entre autres, des gens s’amusent à produire des deepfakes de leurs artistes préférés et, bien sûr, Prince n’y a pas échappé. Jusque-là, ces titres engendraient peu, voire pas du tout de débat. Même lorsque les morceaux n’étaient pas explicitement labélisés « deepfake », l’imitation — quoique déjà remarquable — était encore un peu grossière. Tout a changé le 7 mai, quand un internaute anonyme a posté ce titre, prétendument fuité des archives de Prince.

Pourquoi c’est important

En quatre ans, on s’est habitués à l’IA. Chacun se livre à des prophéties quant à son avenir et son impact, mais quoi qu’il arrive ensuite, la technologie n’en est qu’à ses balbutiements. Pour penser l’IA en 2026, pensez « Internet en 1994 » ou « cinéma en 1901 », puis regardez ce qu’il s’est passé depuis. Que les IA soient capables d’imiter le travail d’un musicien à la perfection, c’est quelque chose que je prédis de longue date. Souvent, on m’objecte que « jamais une IA ne saura reproduire toutes les subtilités du style d’un auteur-interprète. » Eh bien voilà, c’est fait. On y est.

Pour être clair, tout le monde n’est pas tombé dans le panneau : quelques fans ont relevé tel ou tel indice suspect (il y en avait très peu) ou ont passé le morceau dans un détecteur d’IA (verdict : positif). Ça n’a pas empêché la majorité d’y croire en dépit du débat, de vanter les mérites du titre et de le partager comme authentique sur les réseaux sociaux. On parle ici de gens qui sont très, très familiers du travail de Prince, qui l’écoutent depuis trente ou quarante ans.

Certes, on n’a pas attendu l’IA pour tenter l’imposture : des copies parfaites de toiles de maîtres aux remixes bidouillés en MAO, le phénomène est ancien. Il y a plus de vingt ans, le compositeur américain David Cope avait déjà accompli un tour de force avec le software EMI, qui produisait des pièces de piano « à la manière de » Bach ou Chopin… et le faisait si bien que les mélomanes échouaient à reconnaître les « faux » en blind tests. Mais il s’agissait encore de compositions, pas d’enregistrements originaux (par définition inexistants en musique classique).

Avec l’IA, l’imposture prend une autre dimension : celle d’une perfection qui, en dehors peut-être des grands copistes en peinture, n’a pas encore été atteinte. Jusque-là, toutes les tentatives humaines d’imiter le travail de Prince (il y en a eu un certain nombre) s’étaient soldées par un échec. Cette époque est révolue.

Est-ce grave ?

En tant qu’amateur de musique, il m’importe évidemment de savoir qu’un enregistrement est authentique. L’IA rendra cette certitude de plus en plus précaire. L’internaute tombera par hasard sur tel ou tel titre de tel ou tel artiste et, sans aucune raison de se méfier, le tiendra pour réel. Les fans les plus dévoués pourront sans doute, sur la base de leurs connaissances (et non plus de leurs oreilles), différencier un morceau suspect d’un morceau légitime. Mais, on vient de le voir, même ce public spécialisé aura du mal à faire le tri. L’auditeur ordinaire, lui, n’y verra que du feu. Si l’œuvre de tel ou tel musicien se trouve noyée dans une masse de fakes qui, n’en doutons pas, finira par surpasser en quantité (et, peut-être, en visibilité) le corpus original, s’y retrouver demandera de plus en plus de taf… que tout un chacun sera incapable de fournir. Ça pose évidemment des problèmes pour l’avenir de l’histoire de l’art.

Art vs divertissement

Un truc qui m’a frappé depuis l’apparition de ces deepfakes (y compris ceux qui sont présentés comme tels), c’est qu’à lire les commentaires, certains internautes sont ravis… et en redemandent. Je parle ici de fans des musiciens concernés, de vrais passionnés. Comment est-ce possible ? Pour cela, il faut se demander ce que les gens cherchent lorsqu’ils consomment un contenu artistique.

J’ai toujours honni le mot « divertissement » parce qu’il implique que les artistes ont pour seule vocation de divertir le public. Ce qui m’emmerde avec cette définition, c’est qu’elle prône un art nécessairement consensuel, vidé de prise de risque, voire de substance. Ce n’est pas que je sois contre les œuvres « légères » : je suis poptimiste et je kiffe des trucs très mainstream. Mais la genèse de ces œuvres a toujours une histoire, à laquelle j’essaie de m’intéresser a minima.

Je me souviens d’une conversation avec un ami enseignant, à propos d’un film qu’il avait aimé. Je ne sais plus de quoi il s’agissait, mais c’était un blockbuster franchement cynique (conçu sans passion, pour faire du fric et rien d’autre), vraiment bête et mal fichu. Lorsque j’ai formulé ce jugement, mon ami m’a répondu qu’il s’en fiche un peu, qu’il regarde des trucs le soir pour se détendre et que, tant que ça lui change les idées, le job est fait.

Le piège de la gratification immédiate

La logique de mon ami n’a pas pour seul corollaire d’abaisser le niveau d’exigence du public (donc, d’audace des œuvres). Elle s’inscrit aussi dans un rapport à l’art qui me gêne de longue date : le « j’aime/j’aime pas » — la plupart du temps, un jugement immédiat, viscéral et définitif. Alors je sais bien que, d’une part, tout le monde n’a pas une relation hyper intime à l’art et que, d’autre part, la plupart des gens ont des contraintes professionnelles et familiales qui font qu’à un moment, leurs centres d’intérêt passent parfois au second plan. Mais quand même, peut-être qu’on n’est pas obligés d’encourager ça.

Évidemment, il ne s’agit pas de tous devenir critiques d’art, mais d’interroger le rapport qu’on a aux choses qu’on aime (ou pas). Chaque œuvre a un contexte, une histoire et un auteur (qui a, lui-même, un contexte et une histoire). Outre le surkif de quand c’est bien (parce que, oui, le plaisir demeure primordial), j’aime bien me demander comment et pourquoi ce truc est arrivé jusqu’à moi. Que cherchait-on à accomplir ? Y est-on parvenu ? Sinon, pourquoi ? Comment est-ce que tout ça s’inscrit dans une époque, un contexte ? Est-il raisonnable de rager contre un artiste dont le travail me déplaît ? (« George R.R. Martin is not your bitch. ») Je préfère m’interroger sur la démarche. Tout ça sans jamais perdre de vue que derrière chaque œuvre, il y a des mois, des années, une vie de travail. Tout ça appelle un minimum de respect (sinon de tendresse). J’aime bien aussi, de temps en temps, prendre le temps d’y revenir, de chercher ce qui a pu m’échapper la première fois. Dans tous les cas, je ne pars jamais du principe que les créateurs me doivent quelque chose — et certainement pas de me divertir. L’artiste ne doit rien à personne.

Du danger de l’art sur mesure

Ce qui change avec l’IA, c’est que l’œuvre n’a plus ni auteur ni histoire. Elle a, certes, un « prompteur », mais sauf à faire du prompt une forme d’art conceptuel (certains jouent déjà avec cette revendication), la démarche est sans commune mesure avec le travail de longue haleine d’un créateur. Mais ce qui m’inquiète, c’est que, dans un  contexte où l’art est vendu comme du « divertissement », rien ne s’oppose à une adoption massive de l’art généré par IA.

Déjà, aujourd’hui, la plupart des gens se fient aux recommandations d’un algorithme : celui de Netflix, de Spotify, etc. Soyons clairs : ces algos fonctionnent. Sur la base de ce que vous avez aimé, ils trouvent des choses qui vous plaisent et ils le font très bien.

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Certains prédisent que d’ici quelque temps, ces algorithmes ne se contenteront pas de suggérer des contenus : ils les créeront sur mesure pour vous. Et pourquoi pas ? Mon ami prof n’en demande pas plus : si Netflix pouvait concevoir de zéro des films parfaitement calibrés sur ses goûts, ne s’en trouverait-il pas davantage « diverti » ? Voilà qui explique que des fans de Prince se réjouissent de pouvoir, grâce à l’IA, écouter plus de Prince — peu importe, au fond, que ce soit ou non Prince. Tu aimes les rom com avec Jennifer Aniston ? Disney+ t’en pondra par douzaines. Tu as une phase Jimi Hendrix ? Deezer créera sa discographie posthume selon tes albums préférés. Tu penses que Les misérables mérite une suite, mais moins triste ? Amazon Prime l’écrira sur ton Kindle. Plus personne ne verra les mêmes films et séries. Plus personne n’écoutera la même musique. Plus personne ne lira les mêmes livres. La question de la culture commune, du référentiel partagé, se pose évidemment.

(On pourrait aussi évoquer l’économie des artistes et ce qu’il en reste dès lors qu’une IA peut produire la même chose à l’infini, mais la question vaut pour tous les métiers, donc c’est un autre débat pour un autre jour.)

Des bulles et des niches

Pour être honnête, on n’en était déjà pas loin même sans les IA. Je me souviens qu’il y a déjà une dizaine d’années, un critique rock français expliquait avoir du mal à trouver des références partagées avec ses collègues. Lorsqu’il avait démarré sa carrière vingt-cinq ans plus tôt, les critiques connaissaient à peu près tout ce qui sortait d’intéressant, peu importe qu’ils aiment ou non. En 2015, ils pouvaient échanger des dizaines de références avant d’en débusquer une en commun. Internet avait déjà fait le lit de la niche, de la spécialisation. J’ai remarqué ça aussi : il est de plus en plus rare que des amis me demandent des conseils en musique ou en ciné. À quoi bon ? Je ne ferai jamais mieux que leur algo. La différence entre l’algo et le pote, c’est que le pote suggère des choses qui, parfois, ne t’attirent pas a priori. Des choses qui, parfois aussi, t’exposent à des idées ou esthétiques nouvelles.

On a beaucoup parlé — à juste titre — des bulles de filtres informationnelles, qui enferment chacun dans ses croyances politiques. On ne parle pas assez des bulles de filtres culturelles, où chacun consomme ses trucs dans son coin. Certes, il y a encore quelques œuvres pour faire le buzz et réunir tout le monde, mais jusqu’à quand ? Peut-on vraiment faire société sans culture commune ? Je n’en suis pas convaincu. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est le rôle de l’école : les références culturelles qui nous lient sont rarement découvertes en classe.

Que faire ?

On n’arrêtera pas la marche de l’IA (c’est en tout cas mal parti). Que faire ? Rester curieux. S’interroger sur la genèse des œuvres qu’on apprécie. Prendre le temps de lire (même un tout petit peu) à leur sujet. Demander aux potes quels films, séries, disques, livres ou autres ils ont aimés et pourquoi. Aller y jeter un œil ou une oreille ensuite. Écouter leur musique quand on est chez eux (au lieu de se jeter sur leur écran pour jouer la nôtre).

Ce n’est pas que je tienne à tout prix à ce que les choses soient faites par des hommes et des femmes. Je suis convaincu que la plupart des tâches humaines n’ont pas besoin des êtres humains. Je me fiche que ma baguette de pain soit faite par un boulanger humain ou robot, que ma maison soit bâtie par un maçon humain ou robot. Je me moque de savoir si mon médecin est biologique ou numérique tant qu’il me soigne, idem pour mon avocat tant qu’il me défend bien, etc.

L’art, par contre, c’est précisément la chose qu’on fait parce qu’on n’en a pas besoin. C’est quelque chose que l’on crée et consomme non seulement parce que c’est fun, mais aussi parce que c’est le meilleur moyen de se plonger dans l’esprit, l’imaginaire d’autrui. C’est une méthode sans pareil pour exprimer, explorer, disséquer les réalités humaines dans leur diversité. C’est aussi l’expression d’une singularité : celle de chaque artiste. Et c’est ça qui me gêne dans l’idée d’écouter des morceaux générés par IA : il n’y a rien ni personne derrière.

Je sais que tôt ou tard, j’entendrai quelque chose que j’adorerai — un album entier, peut-être — et on me dira que ça a été fait par une IA. Aurai-je la force de ne pas le réécouter, de me l’interdire ? Je l’espère.

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