8 octobre 2026
C’est le départ, à 7h du matin pour la gare, le train est à 9h30, nous aurons 26 heures de transport. Autant dire que ça pique ! Il fait ce qu’on appelle à la française un « temps de chiotte » la gare est loin et il pleut, on part donc en taxi. On se pose comme la dernière fois dans la salle d’attente avec cette fois un tableau d’affichage moderne juste devant nous, on ne risque pas de rater le départ… Évidemment le train a plus de 30 minutes de retard, mais ce n’est pas grave rien ne nous presse, on a juste tendance à s’endormir dans les fauteuils.

Nous montons dans le dernier wagon, mais nous avons pris la seconde classe (la dernière fois nous étions en 3ème), car on avait quand même envie de dormir un peu, et de ne pas arriver complètement fracassés, le transport nous coûte 40 euros. Nous avons un compartiment partagé, deux couchettes au dessus de nous et nous sommes en bas avec table et sièges convertibles. Les premiers instants sont sereins, personne. On entend des cris d’enfants dans le wagon, et à ce moment là je dis à Abéona, que le pire finalement ça serait qu’on ait une famille avec enfants. Quelques minutes plus tard on toque à la porte, une famille avec deux enfants se présente…😱OMG je devrais peut-être arrêter les prophéties aussi dangereuses ! 26 heures avec une famille dont deux enfants, ça va être rock’n roll, mais c’est aussi pour ça qu’on voyage, pour sortir de notre « zone de confort »…😉
Les enfants ont 6 et 8 ans, ils sont calmes et hyper bien éduqués, leurs parents semblent jeunes, mais ils veillent. Les premiers temps sont très formels, pas trop de sourires, à un moment la mère me demande si je peux switcher de couchage avec son fils car il a peur d’être en haut… je me sens trop mal de refuser ! Mais j’ai vraiment besoin de ce coin de table pour bosser et écrire, d’autant plus vu la durée du voyage, j’hésite et je lui propose le plus diplomatiquement possible, de laisser la place pour qu’il puisse dormir sur la banquette à côté de moi, au moins jusqu’à la nuit. Elle abandonne sa requête, et finalement le gamin n’a pas l’air de mal le vivre, il nous taquine même de temps en temps, du haut de son perchoir. Passés les premiers instants de stress, il s’est détendu, ça me rassure un peu.


Au bout de plusieurs heures, elle engage la discussion, nous parlons un peu via traduction automatique, elle et son maris ont 25 et 26 ans, ils se sont rencontrés à 17 ans. La discussion n’est pas toujours super fluide tellement nos vies sont éloignées mais il y a une vraie volonté d’échange. Elle est vendeuse dans une institution d’état, et lui géologue ils partent pour Chimkent, c’est leur premier voyage ils sont en vacances et partent pour deux jours, puis deux jours à Turkestan avant de rentrer à Karaganda ! 58 heures de voyage en tout en huit jours de vacances, waow ils n’ont peur de rien !
Dans un compartiment à côté il y a le beau frère, qui voyage avec eux, qui est enseignant et beaucoup plus jovial. A chaque pause ils sortent pour fumer des clopes et acheter des trucs à manger, ils nous demandent l’accès à la table pour le repas, on squatte le couloir en les laissant tranquilles pendant ce temps.



Le voyage s’écoule avec beaucoup d’écriture pour ma part : écrire toutes nos aventures et retoucher les photos me prend un temps fou ! Et j’ai l’impression d’être tout le temps à la bourre mais c’est le challenge que je me suis fixé et c’est vraiment une expérience intéressante. J’ai l’impression de faire un truc important, en somme, c’est que ça doit au moins être important pour moi. Et ce, même si seuls quelques un.e.s liront et réagiront. Et puis ça me remémore des souvenirs passés d’amis qui avaient traversés le monde en faisant cette expérience… et cela m’avait beaucoup plus. J’ai toujours aimé les histoires de voyages, c’est une expérience intérieure autant qu’extérieure. De son côté Abéona commence à s’intéresser à la carte et m’aide à la mettre en forme car je n’arrive pas à tout faire, elle a même entrepris d’écrire un texte !

J’écris tellement que notre voisine me demande si je rédige un bouquin alors je lui explique, elle me demandera ensuite si je suis sur Tik-Tok, et combien j’ai d’abonnés, je lui ai dit que je m’en fichais et que je n’en savais rien 😂 marrant cette jauge obligée de nos jours.
Lui est très discret, il n’intervient jamais directement. Le beau frère par contre est plus loquace et la traduction automatique transforme parfois notre discussion en des aberrations comico-poétiques du genre « qui écrivons-nous, photographions et regardons le chemin ? », « vous avez un beau sourire et mangez comme un majestueux ». On parle de son métier et de ses hobbys : il est enseignant et pratique la pêche et la chasse comme un hobby, il nous montre des vidéos qui scandaliseraient les anti-spécistes évidemment mais aussi pas mal de viandards. On n’est pas trop choqués, mais Abéona est quand même surprise, il faut dire qu’on ne s’attendait pas à ce qu’il nous montre la traque du blaireau en vidéo, et ce n’est pas très tendre il faut bien le dire.
Lors d’un arrêt ils sortent et reviennent les bras chargés de provisions et me disent « tu bois des bières » ? Abéona vient de se coucher, mais l’occasion est belle de continuer à socialiser, je la réveille pour lui proposer et c’est parti. Il pose sur la table des bières, du poisson séché et des Qurts des petits fromages pressés à la main (les traces des doigts sont dessus), on sort des trucs aussi. Et on partage l’apéro ensemble à minuit passé…

Nous ne sauront jamais ce qu’est le « russian farel » que nous avons goûté ! Lorsque j’ai demandé ce qu’était le poisson, le beau frère m’a dit dit son nom, il a désigné le poisson et a dit « russian farel » avec un grand sourire j’ai dit ok. Les Qurt sont vraiment bons, c’est salé, fort en goût, mais il nous dit que c’est du lait de vache… étonnant !
Dans la discussion on parle de ma barbe, parce qu’il me montre une photo de lui où il l’a aussi. Je lui demande pourquoi il l’a coupée et il me répond que c’est interdit dans son métier… allons bon, les enseignants n’ont pas le droit d’avoir de barbe ! Je lui demande pourquoi, il m’explique que c’est une question de terrorisme… et oui, la propagande anti-terroriste ne touche pas seulement l’Europe, les Etats-unis, la Russie… mais aussi le Kazakhstan. Avoir une barbe rend terroriste, c’est bien connu… Du coup ça m’a questionné sur le fait de garder la mienne pour voyager, mais j’ai décidé de la garder pour l’instant quitte à passer pour un dangereux individu.
Bref au bout d’un moment ils nous demandent si on ne veut pas se reposer car eux « ils ne s’en soucient pas »… on saisit l’occasion pour breaker et essayer de dormir un peu car il est déjà tard dans la nuit.

Je me réveille à 7h en étouffant à moitié car le chauffage est fort dans les wagons, et la température est bien montée sur le chemin, j’entrouvre la porte pour respirer, tout le monde dort encore… il a l’air de faire beau dehors. J’essaie de me rendormir, mais nos voisins se réveillent à toute vitesse et brassent leur valise etc, apparemment ils descendent un peu plus tôt que prévu, le train a dû rouler plus vite. J’ai à peine le temps de dire au revoir à Mehrad le mari, le beau frère me fait un petit signe de la main, elle file comme le vent. Ainsi s’achève notre rencontre, je me recouche… et profite encore d’une heure de sommeil…

Lorsque nous arrivons à Turkestan c’est la claque climatique, nous descendons sur le quai, il fait 22 degré et un grand soleil, finies les polaires elles ont regagné les sacs. Le contraste est dur, pour le transport ce sera taxi pour aller à notre guest-house à l’autre bout de la ville près du Mausolée de Khoja Ahmed Yasavi. Le taxi arrive dans une mercedes défoncée, il nous fait signe que ce n’est pas possible de mettre nos sacs dans le coffre, on embarque donc à l’arrière avec tout notre barda et traversons la ville.
La guest-house est roots mais encore une fois il y a tout ce qu’il faut, pour 11 euros la nuit par tête c’est carrément correct. La fille qui nous accueille est toute paniquée, parce qu’elle n’avait pas les bonnes infos, on gère de poser nos sacs et on part se balader. L’atmosphère était étrange, son enfant, un tout petit gosse de 2 ou 3 ans traîne partout avec un téléphone hurlant et ne décroche pas les yeux de l’écran… tellement triste ! Cette scène j’ai l’impression de l’avoir vue tellement de fois au Kazakhstan, des gamins qui sur leur chemin de retour à la maison (les gamins vont librement partout semble t-il) ne dé-scotchent pas les yeux de leur vidéo… C’est vraiment très fréquent. Mais je vous laisse aller à la rubrique tribune de ce blog pour avoir plus de débats sur la question des réseaux et des enfants… bref ici ça me semble une calamité tellement personne n’a l’air de gèrer.
On se met en quête d’un café, impossible de trouver ! On finira dans un restaurant, qui sert du café (enfin une sorte d’americano) et du thé… On a changé d’ambiance, à Astana et Karaganda les cafés étaient légions avec même de grosses chaînes dans le genre de Starbucks qui se nomment Coffee boom. Mais beaucoup d’endroits faisaient de très bons expressos. Ici, c’est brutalement l’orient et la culture du thé, j’ai l’impression d’avoir changé de pays. Qu’à cela ne tienne je vais boire du thé, j’aime beaucoup, j’ai d’ailleurs hâte de retrouver la Chine pour cela.
La ville semble ne pas avoir de centre, c’est très déconcertant, aucune terrasse où se poser. Le soir nous rentrons à notre gîte, on deale une bière avec le russe édenté à la voix rauque de basse usée par la vie et le tabac qui le tient. Il possède une tireuse : l’une des rares de la région, ici le monde musulman est plus marqué qu’au nord, pas d’alcool nulle part. On se pose un moment sur la terrasse, la nuit tombe et nous accueillons la fraîcheur avec bonheur… en découvrant amusés le manège du bonhomme. Il a l’air, en plus de la guest-house, d’avoir la main sur un business de voitures électriques qui trimbalent les touristes un peu partout dans la zone touristique, on lui en ramène plusieurs le soir. Beaucoup de monde passe le voir. On se plaît à l’imaginer comme une espèce de parrain local, en tout cas il en a la voix, l’air patibulaire et semble bénéficier d’un important respect.
Le lendemain nous prévoyons d’aller visiter le Mausolée de Khoja Ahmed Yasavi, c’est l’un des lieux sacrés les plus importants du monde musulman, il se situe au milieu d’un grand parc tout neuf et ça a l’air canon vu de loin. On a aussi repéré un petit restau tradi avec terrasse qu’on a bien l’intention de tester !

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