29-30 octobre 2026
Lorsque nous partons ce jour là, le temps est d’abord un peu gris, nous nous rendons à une église orthodoxe significative, l’Église de la Sainte Trinité à deux pas dans le quartier. Nous entrons sur le site moyennant une contribution de 50 cents et découvrons une église toute en bois noircie et patinée par le temps, au milieu d’un vaste terrain dont une partie semble avoir été un potager… Nous nous baladons librement, faisons le tour, en entrant nous apprenons par des panneaux qu’elle a apparemment été détruite par un tremblement de terre puis reconstruite sur la même base mais en rajoutant des tours en 1895. A l’intérieur, quelques mamies s’affairent, au milieu de centaines de plantes ! Un prêtre (ou diacre) semble absorbé dans une discussion avec quelques fidèles, tout cela dans ce qui ressemble à un jardin intérieur. Le lieu est vivant et vert, honnêtement, sans être religieux, c’est très chaleureux.
En avançant, un horrible doute m’assaille, est-ce moi qui couine aussi ostensiblement ? Instantanément je remarque que les autres en font autant : comme je l’ai déjà remarqué dans ce genre d’église, le revêtement du sol provoque systématiquement un grincement horrible sous les pieds, ce qui n’est pas tout à fait de nature à favoriser le recueillement ;-). Mais c’est amusant comme ici, ce n’est pas comme dans d’autres lieux religieux où le silence est d’or. Les églises orthodoxes semblent un lieu de vie où chacun va faire ses petites œuvres près des icônes de ses saints favoris, puis repart aussi vite qu’il est venu. Ici les recueillements longs et silencieux semblent rares. On est efficace, la religion semble concrète et quotidienne. Étrange pour un athée comme moi qui s’attend toujours à un mysticisme intense de la part de fidèles.

Lorsque nous sortons, j’ai l’impression d’être dans une espèce de havre dans cette ville chaotique, je profite pour refaire le tour du jardin même s’il ressemble, soyons honnête, plus à un terrain vague qu’à autre chose, c’est un endroit qui semble paisible et préservé du monde (Abéona : et de ses odeurs nauséabondes).



Nous reprenons ensuite notre chemin vers le parc Pouchkine, qui semble, lorsque nous y entrons, étrangement vide, et neuf… et dont les allées sont délimitées par des morceaux de béton jaune et blanc, comme ceux que l’on trouve, par exemple, pour le stationnement, dans nos contrées. Curieux, d’autant qu’aucun véhicule ne peut entrer, et curieux encore car sur un côté du parc se trouve une zone avec des attractions et autres manèges… tous à l’arrêt, sauf un, comme figés par cet hiver encore printanier. Un décor classique depuis notre départ, ce sont des ambiances étranges de fêtes foraines fantômes propices à l’imagination. Qui préside à l’installation de ces endroits, qui les tient ? Qui est responsable de ces manèges ? Autant de questions restées sans réponse. Lorsque nous voulons quitter le parc, nous devons passer entre des barreaux de la clôture extérieure, comme nous l’avons vu faire par quelqu’un, afin de ne pas refaire tout le tour et ressortir par l’entrée, car une fois à l’intérieur nous étions prisonniers de cet étrange endroit et de ses attractions à base de ptérodactyles et autres grands huit roses infinis.


Nous marchons alors un peu au hasard dans l’autre sens vers le nord-est et passons devant une université, puis une sculpture de Lénine, dans l’enfilade desquelles se déroule, raide comme la posture du bonhomme, une allée menant tout droit dans la direction de l’aéroport où les habitants semblent se promener régulièrement avec leurs familles.

De retour dans le centre, Abéona nous guide vers le bazar de Karakol, un étrange endroit en vérité, car ici, contrairement à ceux vus précédemment, on arrive par une espèce de piste poussiéreuse un peu informe. Et soudain c’est l’affluence… enfin rien d’aussi intense que dans dans les précédents. Ici on entre par une espèce de venelle entre deux bâtisses pour se rendre compte qu’il s’agit d’un quartier entièrement construit en containers. Des boîtes en métal empilées à la « va comme je te pousse », où les ombres jouent avec la lumière. C’est assez détendu, il y a d’abord un peu de tout puis en s’enfonçant, on trouve beaucoup de vêtements, puis finalement de la nourriture, il y a même des rues entières avec rien que des recoins entre containers abandonnés. On y trouvera même une sorte d’atelier de bricolage à même le sol, bordant un genre de petite place où se côtoient landaus abandonnés et vestiges d’anciens stands. Difficile de s’y retrouver, mais comme à chaque fois c’est toute une ambiance qui nous saisit et dont on ne se lasse pas !

Ici peu de stands de nourriture, ils sont dans une autre partie de la ville non loin de notre logement, sorte de ville souterraine en rez-de-chaussée, ou de multiples petites cantines s’appuient les unes sur les autres et où, à la nuit tombée, un sentiment de désolation s’abat, lorsque chacun range sa boutique, jette ses poubelles, éteint la lumière et quitte les lieux (le quartier semble fermé par des grilles à une certaine heure) pour rejoindre ses pénates.

Pendant ces quelques jours à Karakol, nous avons pas mal squatté un Giraffe Café, une chaîne suffisamment agréable pour qu’on puisse s’y poser plusieurs heures pour rédiger nos histoires. En effet, depuis le début du voyage ce sont nos environnements de prédilection pour déguster, qui un latte, qui un double expresso et écrire. C’est l’occasion pour moi d’évoquer ces endroits et leurs environnements musicaux, pour ne pas dire paysages sonores. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer qu’ici (depuis Bichkek), il y tourne ce qu’il semble logique d’appeler un « fond musical » tellement on confine à la musique d’ascenseur. En fait, je les soupçonne d’avoir recours à l’IA. C’est à Bichkek que j’ai eu les premiers doutes : les mêmes morceaux ineptes de pop hurlante et formatée sur plusieurs jours ! Ici c’est le même morceau qui tourne en boucle, un truc jazzy au piano, et heureusement instrumental qui nous a imprégné les oreilles de manière indélébile. Moi qui chérit le silence plutôt que le fond musical, je me demande comment font les travailleurs pour supporter jour après jour cette lobotomie musicale. Mais nous sommes néanmoins parvenus à nous en accommoder, lorsque la saturation émergeait, c’est qu’il était l’heure de faire une balade.
Le troisième jour, je me suis un peu plongé dans des lectures captivantes, d’abord sur Nikolaï Prjevalski. Car Alexandre III a débaptisé Karakol pour lui donner le nom de Prjevalsk en 1893, le nom de Karakol a été remis en place par Lénine en 1921, puis Staline en 39 a restauré la volonté d’Alexandre ;-D. Enfin en 1991 suite à la chute de l’Union Soviétique, Karakol, jouet de l’histoire et de la colonisation retrouvera enfin son nom originel. Quant à Nikolaï Prjevalski, c’est un explorateur russe de l’époque impériale donc, après avoir mené de nombreuses explorations toutes plus incroyables, voire invraisemblables, les unes que les autres, il échoue ici pour y mourir en 1888, ironie de l’histoire (encore une) après avoir autant bourlingué : il meurt après avoir imprudemment bu de l’eau d’une rivière. Il n’atteindra donc jamais Lhassa (fort heureusement pour les tibétains), l’un de ses grand buts dans la vie. Accessoirement, il semblerait que ça ait été aussi une fameuse ordure car, en plus d’être un colon de l’empire russe missionné à priori par Alexandre II, c’est aussi un chasseur déraisonnable (on parle de milliers, voir de dizaines de milliers d’animaux en tout genres) et méprisant avec les populations locales. Ses expéditions auront fait de nombreux morts parmi les locaux un peu partout en Asie, sans compter les animaux (ceux de sa caravane et ceux qu’il a chassés). Bref le destin fascinant d’un personnage tout en contrastes à découvrir avec les nuances de l’histoire bien évidemment.
Ensuite j’étudie un peu les dounganes et leurs révoltes, car nous sommes passés devant leur mosquée le premier jour et avons rencontré un jeune homme appartenant à cette communauté (qui nous a d’ailleurs invité à aller visiter ce lieu pendant notre séjour). Leur histoire, et plus généralement celle du peuple Hui, m’a permis de comprendre un peu mieux comment par des exodes successifs, les populations musulmanes venues de Chine (chassées par les Han suite à leur révolte lors de la dynastie Qing en 1878) se sont retrouvées ici, à Osh et dans le Djamboul. J’avoue que c’est abyssal et passionnant, cela permet de comprendre un peu à la fois l’histoire locale et celle de la Chine de l’ouest et le Xinjiang vers laquelle nous allons. Le lendemain nous finissons la journée par la visite de la mosquée Doungane, très colorée, sur laquelle s’appuie littéralement un minaret tout bleu.

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