Le matin nous partons pour la gare routière à l’autre bout du nord de la ville, il nous faut vérifier que nous pouvons bien partir de là-bas pour aller à Bichkek, voire réserver des billets pour le 22. Nous traversons donc une partie de la ville avec le métro que nous n’avons jamais pris, et dont notre guide nous avait dit qu’il était « très beau ». Personnellement, je ne lui ai rien trouvé d’extraordinaire, d’autant qu’il n’y a qu’une seule ligne, ce qui est peu pour une ville de cette envergure. Mais à défaut d’être merveilleux, il nous permet de nous économiser plus d’une heure de marche, nous préférons garder de la ressource pour la suite de la journée. Nous essayons ainsi d’être efficaces, sans pour autant nous couper de la balade par le parc, le long du lac de Sairan à l’ouest de la ville.
Abéona n’est pas très forte à cache cache.
La balade est chouette, il fait beau, les canards sont pimpants et la gare est un bâtiment très soviétique, vraiment impressionnant. Au guichet, concernant Bichkek, une dame très didactique nous explique le tout, dans un anglais correct… nous repartons avec deux billets pour le 22, le surlendemain à 10h du matin, absolument réjouis.
En rentrant, nous nous arrêtons pour boire des cafés, en effet la veille j’ai bossé sur le blog et les photos jusqu’à 3 heures du mat’ : autant vous dire qu’au lever j’étais un peu grincheux. Le café m’aidant à redevenir sociable, nous traversons la ville d’ouest en est, de sorte qu’en fin d’après-midi nous sommes à l’église St Nicholas, bleue/verte, belle et à la fois humble, tout comme Zenkhov. Puis nous nous hâtons de rejoindre notre rendez-vous avec Olga. Mais comme nous sommes un peu angoissés et de fait en avance, nous nous trouvons un petit bar à vin qui nous sert une sorte de Vinho verde (mais espagnol) très agréable. Nous buvons notre verre avant de la rejoindre, espérant être ainsi plus détendus et passer un moment agréable.
Tout se passe bien, nous avons le choix entre plusieurs endroits, mais nous optons pour le plus simple, un géorgien qu’elle affectionne. Bref la discussion est plus ouverte c’est vraiment sympa, on en apprend un peu plus sur elle, jusqu’à ce qu’elle me branche sur le sujet de la musique. Elle ne comprend pas pourquoi je n’ai pas fait ce métier et pourquoi je n’ai pas voulu faire d’orchestre, car elle en a une idée très positive et créative. Je lui explique mon point de vue en réponse à ses questions : après des années d’enseignement, je n’avais plus la motivation pour le métier, quant à l’orchestre, les places sont extrêmement difficiles d’accès, l’expérience collective est intéressante mais il n’y a pas de créativité.
Elle commence alors à parler du rôle du chef d’orchestre, elle évoque la prétendue peur qu’inspire un certain chef russe à son orchestre qui selon elle fait des miracles, et sans quoi l’orchestre serait fainéant, etc etc… vous l’avez compris la discussion repart sur des bases malsaines. Je lui explique un peu la vie car pour le coup ce n’est pas son domaine, et Abéona acquiesce dans mon sens du point de vue psychologique. Manager n’est pas humilier, ni devenir un pervers ou un tyran, et dans l’histoire de la musique ça a eu de nombreux effets catastrophiques sur des musiciens. C’est un monde où la souffrance au travail a souvent eu des conséquences dramatiques, bien sûr elle semble l’ignorer.
Mais qu’à cela ne tienne elle est repartie sur une boucle qui repasse par la géopolitique mondiale. Elle m’incite à visiter Moscou, je lui dis que j’aimerais beaucoup, mais lorsque la guerre sera finie. Elle sous-entend que ça ne durera pas longtemps pour que la Russie gagne la guerre, je lui dis que je n’ai pas ce point de vue et qu’à mon sens ni l’Europe, ni les Etats-unis ne lâcheront jamais (même si je m’avance un peu, nos gouvernants étant de plus en plus débiles)… donc je ne crois pas à une résolution rapide. Bref, on finit par en sortir car il est tard, Abéona propose de terminer, et j’accueille cette proposition avec bonheur et soulagement.
Au final c’est vraiment dommage cette obstination complètement décalée vis-à-vis de notre perception du monde et probablement de celle de ses concitoyens. Nous avons eu plaisir à la rencontrer, aurions voulu échanger des choses plus personnelles, dommage que des sujets biaisés aient semé la discorde. Mais c’est la loi des rencontres, des fois ça « matche », des fois non et cela laisse des souvenirs impérissables. C’est un peu ce qu’on attend du voyage finalement.
Bazaar bazaar
Le lendemain, nous nous rendons au Bazaar vert que nous a conseillé Vera et qui se trouve pas loin de notre logement. Lorsque nous entrons nous mesurons l’immensité de la chose, même si c’est finalement moins impressionnant que ce que nous avions vu avant. Il s’agit d’un gigantesque marché couvert où tous les vendeurs de fruits veulent vous faire tout goûter, pas facile de résister. Sur le pourtour, il y a une mezzanine qui permet d’avoir une vue plongeante sur l’ensemble, du pain béni pour faire quelques images. Au centre, 4 piliers autours desquels semblent s’enrouler de petits troquets où l’on peut manger.
En sortant de là, on s’aperçoit qu’il y a un sous sol, et rebelote ! On descend et là plein de trucs dans tous les sens, l’ambiance est un peu plus à la cool, moins tape à l’oeil, on est moins sollicités avec nos gueules de touristes. On achète quelques fruits secs délicieux (longanes séchées, prunes). On finit par sortir non sans avoir aussi acheté de nouveaux petits beignets fris garnis soit de pomme de terre, soit d’une espèce de ciboulette, vraiment délicieux.
Au moment de sortir, Abéona voit un marchand de briquets bleu azur, une réplique du drapeau kazakh, nous en prenons 2, au moment de dire merci, elle le dit en russe… Le type la reprend et dit « non non ça c’est du russe, ici on parle kazakh » : on apprend donc à dire merci en kazakh le dernier jour, c’est un peu un comble ! Mais on sort de là en se disant que cette anodine petite histoire met un peu de plomb dans l’aile à toutes les histoires d’Olga. Ça reste à vérifier globalement, mais ça signifie au moins qu’il y a des kazakhs qui refusent la domination russe (ça semble au passage être la voie diplomatique en cours depuis 2022 de prendre de la distance).
Rassasiés par ce petit déjeuner pris au vol, nous entamons une longue marche vers le musée d’art moderne. Le bâtiment est conséquent et assez beau, il s’y trouve une expo temporaire Bill Viola, et quelques autres pièces monumentales de Richard Serra, Yayoi Kusama, Anselm Kiefer… L’expo n’est pas énorme mais c’est vraiment un excellent moment de pouvoir découvrir ou re-découvrir les oeuvres de Viola dans une expo dédiée. On prend le temps de se poser et de voir certaines vidéos sur toute leur durée, ce que personnellement je fais rarement dans les musées, c’est vraiment bien !
Nous sortons de là à la nuit tombée, et retraversons la ville à pied pour rejoindre notre logement. Le lendemain c’est fini, nous quittons le Kazakhstan pour le Kirghizistan. Nous avons bien aimé Almaty, il y a de grands arbres partout, une vie culturelle… mais aussi un niveau de vie très au dessus de ce qu’on a vu depuis le début. La ville est donc chère, à l’image de nos capitales occidentales. Et puis malheureusement, notre expérience restera marquée par la rencontre d’Olga, j’ai donc une sensation un peu en demi-teinte car nous l’avons un peu vécue dans l’urgence, et si la ville est beaucoup plus agréable au quotidien, elle est beaucoup moins extraordinaire et dépaysante qu’Astana, qui reste une claque visuelle époustouflante. Nous partons donc un peu soulagés et heureux d’aller vers d’autres horizons !
Nous partons le matin dans un train en 3ème classe avec les places du bas, comme d’habitude, un type l’air fermé arrive juste après, il sera notre locataire du dessus, nous n’échangerons pas un mot pendant tout le trajet. A l’autre bout (dans la largeur), il y a un jeune type, qui roupille sérieusement empaqueté comme une momie dans son drap et un autre gars au-dessus lui qui roupille également. Pendant le voyage au bout d’un moment, le jeune gars accueillera des amis, dont l’un qui nous demande d’où nous venons en anglais… nous répondons gentiment, mais ni Abéona ni moi n’avons la force de commencer une discussion par téléphone interposé avec celui qui semble le plus curieux, les dernières nous ont plutôt frustrés. Comme nous n’alimentons pas, cela s’arrête vite. Ils nous expliquent quand même gentiment comment profiter de la connexion Wi-Fi dans le train. Magie ! Ça fonctionne, de fait, je vais passer 8 heures la tête dans le guidon à écrire et retoucher des photos !
Sur la fin du voyage (heureusement que nous avons du réseau pour gérer ça avant notre arrivée), le contact de notre hébergement nous dit qu’il y a un problème avec le logement : en gros sa serrure électronique est bloquée. Merci la technologie… il fallait inventer ce genre d’incident, c’est vrai que ça nous manquait, ça n’existait pas avec les clefs normales😒. Bref il nous propose un autre logement, en dehors de la plateforme, nous ne le connaissons pas, c’est forcément un pari risqué ! Il nous envoie l’adresse, les photos etc etc. de sorte qu’on finisse par dire ok, en espérant, qu’il ne se fout pas de nous.
Nous arrivons de nuit dans une gare toute en vrac avec des palissades, du gravier et des pavés dans tous les sens, le chaos complet, mais nous commençons à avoir l’habitude. Nous suivons la foule pour trouver l’issue sur un parking car la gare, comme à Taraz, est complètement en travaux. Nous évitons donc le club des taxis puis trouvons un Yandex pour filer à notre logement qui se trouve à plus de 30 minutes de voiture au cœur de la ville. Tout de suite ce ne sont plus les mêmes dimensions, le chauffeur suit une artère qui semble traverser la ville de part en part tellement elle est longue. Almaty, pour information c’est donc l’ancienne capitale, 2,2 millions d’habitants. C’est la ville la plus importante du Kazakhstan, on change de dimension et finalement on va s’apercevoir qu’on va y retrouver quelques repères.
Au final, tout se déroule sans encombre avec le logement malgré une serrure électronique rotative à code, quelque peu inquiétante de prime abord. La faim nous pousse à ressortir immédiatement vers une espèce de giga-restau, une sorte de foire à la saucisse et aux brochettes d’abats à deux pas de chez nous. On est plutôt client de ce genre de trucs, mais c’est la première fois qu’on tente. Au final c’est un peu l’usine, c’est médiocre mais on sort repus quand même en regrettant de pas trouver de salades décentes dans ce pays.
Note a posteriori sur la cuisine :
Ce n’est pas tout à fait juste, les salades existent mais ce sont toutes des salades lacto-fermentées, souvent avec un peu de viande quand même. Autant c’est très bon, mais c’est quand même frustrant à la longue quand on trouve aussi peu de cuisine de légumes. Végétariens et vegans, vous ne trouverez votre salut qu’en fréquentant les bazaars et en faisant la cuisine vous même.
Un périple à travers la grande Russie
En rentrant on finalise le rendez-vous du lendemain avec Olga et Milena. Nous avons rendez-vous à 8h avec Olga à 35 minutes de marche au sud de notre logement, elle va nous emmener faire une balade en voiture. Nous lui avions laissée presque carte blanche, car nous ne la connaissons pas et ne voulions pas paraître trop pénibles. Nos interactions numériques nous ont paru étranges, voire un peu sexistes. Nous en avions beaucoup discuté entre nous, mais comme c’est une chance d’être guidé par des locaux, nous ne voulions pas rater l’opportunité. On se dit qu’on verra sur place et puis on sait très bien que par message il peut y avoir beaucoup d’incompréhensions, donc on ne se formalise pas.
Nous retrouvons Olga, qui semble avoir environ le même âge que moi à 5 ans près. Le contact est timide, elle parle bien anglais mais pas très fort, et avec un accent russe. Je m’accroche pour suivre, elle nous emmène dans une voiture impeccable à travers la ville en faisant le guide, en nous parlant de tous les immeubles qu’elle croise, en relatant leur histoire depuis la période soviétique… incroyable ! Ça va vite mais on s’accroche et on essaie de ne pas trop perdre d’informations. Au vol, on récupère Milena qui, elle, ne parle que russe, elle a l’air très gentille, mais Olga fait la traduction dès qu’elle prend la parole donc on ne l’aura jamais en direct.
On comprend rapidement que contrairement au souhait que nous avions formulé initialement, de plutôt rester dans la ville, elles nous emmènent à l’extérieur, à la montagne. Nous allons donc prendre un téléphérique (première fois pour moi) qui va nous faire passer au dessus de la patinoire de Medeo, datant de l’époque soviétique et actuellement complètement en travaux, puis à Shimbulak, une station de ski. Sur le chemin Olga lance des petits pics en disant que le téléphérique n’est plus aussi bien qu’avant, parce qu’avant c’était de l’ingénierie russe robuste ! Maintenant c’est de l’ingénierie française, un peu de la merde quoi ! Sauf qu’en en discutant on s’aperçoit, d’une part qu’à l’époque c’était un télésiège et pas un téléphérique, et qu’en plus aujourd’hui c’est un téléphérique autrichien (ce dont on s’aperçoit par hasard, au détour d’une plaque sur l’installation)… OUF, l’honneur de l’ingénierie française est sauf ;-DD nous rigolons.
Nous montons ainsi jusqu’au col de Talgar à 3200 mètres. Une fois là-haut, nous grimpons une petite côte et immédiatement, nous sentons l’altitude car nous avons plus de mal à respirer. C’est la seconde fois de ma vie que je monte si haut. Le paysage est très chouette, on a la vue sur toute la ville. On est très reconnaissant qu’elles nous aient emmenés, de surcroît si tôt ce qui nous a permis d’éviter le flux touristique, et aussi car nous n’y serions franchement jamais allés sinon. A l’initiative d’Olga, on s’arrête pour prendre des photos toutes les cinq minutes dans toutes les situations, même les plus improbables (Abéona : « épuisant ! »), mais comme ça a l’air d’être une coutume pour elles, on se prête à l’exercice avec bonhomie.
A Shimbulak, nos deux guides insistent pour qu’on se fasse prendre en photo en costume traditionnel avec un « aigle de chasse » (Abéona : « ici je ne sais pas ce qu’il chasse à part les touristes »). Nous avions déjà vu ça à Turkestan. La fauconnerie est une discipline très importante culturellement, on le comprend tout à fait. Par contre nous désapprouvons totalement le traitement de ces pauvres bêtes qui sont là toute la journée pour satisfaire les touristes (pareil pour les chameaux à Turkestan). Donc on dit non, plusieurs fois, quitte à les vexer ! Elles insistent fort, mais on refuse fermement, nous ne voulons pas être complices de ça. Elle ne semblent pas comprendre pourquoi, je ne veux pas rentrer dans des explications forcément complexes, je ne sais pas trop comment m’en dépêtrer. Abéona a alors l’idée géniale de dire qu’on a déjà vu ça à Turkestan, ça leur permet de lâcher plus facilement l’idée, ouf… bravo, bien joué !
Kok Kok Tobeee
Suite à ça nous redescendons et filons sur la colline de Kok Tobe où se trouve la fameuse tour de la télévision, et aussi un petit parc d’attraction comme souvent. Sur le chemin, Olga heurte un trottoir avec sa voiture et est toute choquée de nous avoir fait vivre ça, elle a l’impression de nous avoir mis en danger. Je la rassure en lui disant que ça arrive à tout le monde et que nous sommes plutôt embêtés pour elle, d’autant que tout s’est passé doucement et qu’elle a juste abîmé les jantes. Mais elle est néanmoins touchée de cette situation. C’est vraiment gentil de s’inquiéter pour nous, j’insiste pour la rassurer du mieux possible.
De là-haut, nous avons aussi une super vue sur la ville (et son smog). La grimpette est pour elle l’occasion d’embrayer sur une discussion politique un peu essoufflée, sur le sujet de la guerre en Ukraine et des émeutes étudiantes en France \o/. Le premier sujet est très glissant, il va falloir manœuvrer doucement, comme c’est une amie d’ami, je ne souhaite pas faire d’esclandre, mais je comprends qu’on est dans un traquenard : notre guide s’avérant excessivement pro-russe ! Je lui explique quand même que c’est normal pour l’Ukraine de se défendre d’une invasion russe, elle ne semble pas comprendre… car pour elle l’Ukraine est russe, voire soviétique.
Elle aborde alors le sujet des révoltes étudiantes en France en disant qu’elles sont orchestrées par le tandem anglo-américain, et que Milena a vu une vidéo à ce sujet… Je ne désespère pas et tente de lui expliquer :
que ce mouvement trouve sa légitimité dans les années de politiques délétères concernant l’éducation, la santé, la recherche et la culture,
que Poutine (et ou Trump d’ailleurs) n’est pas exempt de tentatives de manipulations avec certains mouvements politiques français, comme le RN, la plupart du temps en vue d’élections.
Tout est nié en bloc, elle crois dur comme fer à l’influence étrangère. Je n’aurais pas le temps de lui expliquer que les dégradations lors des manifestations, sont comme souvent l’œuvre du pouvoir en place pour décrédibiliser le mouvement. Je finis par m’échapper diplomatiquement du sujet au gré des événements de la marche, car je sature déjà. Abéona a pour l’instant fourbement esquivé le conflit. Mais ce n’est que le début.
Où l’on découvre la propagande par la peinture
Ensuite nous allons visiter le Musée d’État des arts Abilkhan Kasteyev, une partie de l’expo est financée par Rosatom (qui travaille activement à la dépendance des états post-soviétiques nucléarisés aux technologies russes). Elle présente notamment des œuvres ouvertement propagandistes de l’époque soviétique dont Olga nous explique à quel point elles expliquent les valeurs de la Russie et du Kazakhstan, etc.
Globalement dans le musée sont présentées essentiellement des œuvres kazakhs et russes, qui exaltent la grandeur du « rustique peuple kazakh » et les bienfaits du « colon russe civilisé ». Dans le musée il est interdit de prendre des photos avec un appareil, seuls les téléphones sont permis, donc excusez-moi d’avance pour la qualité des exemples, j’ai préféré ne pas créer d’embrouilles vu que c’était très surveillé. Mais ça se devait quand même d’être un peu illustré.
Boris Koustediev, Bolcheviks, 1920.Abylkhan Kasteyev, La fête au Kolkhoze / Le mariage au Kolkhoze, 1937.Abylkhan Kasteyev, Turksib, 1969.Igor Grabar, Autoportrait avec palette, 1934.
L’opium du peuple
Nous filons ensuite à la Cathédrale Zenkhov. Olga nous précise que Milena est très croyante… mais juste avant de rentrer, Olga nous rappelle que Marx disait que la religion était « l’opium du peuple » et qu’elle ne voyait pas comment il pouvait en être autrement. Même si nous sommes athées, nous ne pouvons pas nous empêcher de ne pas trouver ça très respectueux des croyances de son amie… Milena, ignorant cette remarque (elle comprend seulement un peu l’anglais) va nous entraîner dans la Cathédrale et nous présenter gentiment une à une toutes les icônes de ses saints favoris avec enthousiasme. Je trouve ça très instructif : je ne savais pas, par exemple, que certaines icônes pouvaient être des personnages récents, c’est notamment le cas d’un médecin persécuté par Staline. Bref, en plus d’être instructif son enthousiasme est vraiment sincère et la cathédrale est belle. Elle se trouve au bout d’une allée à la gloire d’un héro de l’union soviétique, Panfilov, un truc monumental à voir aussi.
Nous finissons cette journée dans un restaurant cher, et sans intérêt, car celui auquel nous devions aller était fermé. Olga en est très contrariée et s’en excuse, nous lui expliquons que pour nous le plus important est de passer un moment ensemble, pour mieux se rencontrer. Je vous passe les détails des discussions du repas qui ont plutôt aggravé les choses dites pendant la journée.
Pour faire une petite synthèse de cette journée et des problèmes que nous avons rencontrés :
un certain racisme de notre guide (envers les juifs, les trans, les prétendus terroristes barbus),
un manque total de recul, et une féroce nostalgie (assumée) de la période soviétique, y compris Stalinienne,
une position sans discernement au sujet de Poutine et de l’Ukraine,
il était dommage que nous ne puissions communiquer directement avec Milena, car un autre point de vue, russe pour le coup, sur tout cela aurait été intéressant.
Finalement, c’est le manque de recul qui nous a choqué surtout venant de quelqu’un appartement à la nomenklatura du pays (Olga a un poste non-politique, mais important), et ce vis-à-vis de la Russie, mais aussi de dirigeants kazakhs comme Nazarbaïev et Tokaïev. En opposant, selon ses propos, l' »économiste » Nazarbaïev au « diplomate » Tokaïev, l’un fort, l’autre faible finalement, c’est toujours le même propos : c’était mieux avec Nazarbaïev, qu’avec Tokaïev, avec l’URSS, qu’aujourd’hui ! Le culte de la personnalité de Nazarbaïev a également été dénié, sur fond de plaisanterie : « ah ah ce n’est pas possible que vous ayez vu partout des monuments à son sujet, il n’est pas mort…« .
Le soir lorsque nous nous retrouvons tous les deux avec Abéona, nous débriefons tout cela, et en avons bien besoin car c’était une journée intense. Nous sommes en fait assez choqués et éprouvés par ces discussions auxquelles nous ne nous attendions pas. Mais nous ne regrettons pas notre choix : c’était aussi enrichissant, qu’éprouvant. Et puis, comme rien ne nous force à nous fréquenter dans la vie courante – sans quoi ça serait sans doute très difficile de concilier nos avis opposés – tout va bien. Ponctuellement, nous avons donc apprécié la rencontre incongrue, le personnage incroyable et cultivé (malgré ses avis biaisés), la belle visite et l’hospitalité qu’elle nous a témoigné.
Un lendemain de récupération nécessaire
Alors le lendemain, nous décidons d’une journée plus tranquille et nous déclinons diplomatiquement une nouvelle proposition de sortie d’Olga qui se soucie très gentiment de nous faire découvrir la ville. Nous lui proposons de nous retrouver seulement le lendemain soir, pour un dernier repas ensemble afin de clore notre rencontre plus tranquillement, en espérant éviter un peu mieux les sujets sensibles et aborder des questions plus personnelles sur la vie des uns et des autres.
Lors de notre marche en direction du sud, où nous essayons sans toujours de succès de revoir certains immeubles particulièrement notables qu’Olga nous avait évoqués sur notre chemin en voiture, nous cherchons un café pour nous poser et tombons sur Vera ! Une voyageuse Belge que nous avions croisés à la gare de Turkestan. Nous passons un petit moment très agréable à boire des cafés au soleil de fin d’après-midi, à discuter de nos expériences. Vera doit avoir une cinquantaine d’années, elle est infirmière de métier, voyage seule, et elle est passée par le Turkménistan, avant d’arriver au Kazakhstan. Son expérience semblait assez intense, c’était très chouette de la rencontrer de nouveau complètement par hasard dans une ville de 2 millions d’habitants, un de ces moments, qui comme seuls les voyages peuvent le faire, feraient un instant croire à la destinée.
Alors que nous prenons congés de Vera, qui va repartir pour l’Europe le soir même, je suis un peu encombré entre l’appareil photo et mes sacs, le sol se dérobe sous mon pied droit. Je me rattrape comme je peux, mais je chute en maintenant mon appareil photo en l’air, bref j’évite que l’appareil tape le sol, mais c’est mon genoux gauche qui encaisse. Heureusement que je ne me suis pas coincé le tibia dans la grille d’évacuation d’eau, sans quoi j’aurais vraiment pu me casser la jambe. Bref je n’ai que des égratignures mais une seconde d’inattention peut coûter cher, car ici les plaques d’égouts branlantes et les grilles manquantes sont légions.
Nous avons marché jusqu’à la place de l’indépendance, en faisant le tour au soleil couchant et passant par le parc jouxtant la résidence présidentielle. Après quoi nous sommes rentrés tranquillement après une bonne petite marche de 16 km tout de même.